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Daniel Pagés

Texte

 

Lise Hascoët

Illustrations

 

 

Histoires bleu marine

 

Contes

 

 

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Copyright ©Yucca Éditions, 2015

Tous droits réservés pour tous pays

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Il est des nuits tièdes…

 

 

Il est des nuits tièdes, où, sous le vent des îles, Poséidon devient bavard. J'ai tendu l'oreille et il m'a raconté quelques belles histoires.

Je l'ai écouté avec mon cœur d'enfant et il m'a fait découvrir des rivages pourtant connus.

 

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Les trois dragons de Poséidon

 

 

Sur la petite île de Gargallu, il y a très longtemps, vivaient trois dragons.

 

Là, à plus de cent vingt mètres de haut sur cet avant-poste de la terre corse, ils pouvaient surveiller, pour leur maître Poséidon, tout ce qui se passait sur les flots à l’ouest de l’île. Ils entretenaient aussi le feu qui signalait le danger aux hardis, mais rares, navigateurs qui fréquentaient la côte.

Le dieu de la mer, qui était un grand voyageur, faisait souvent escale à Gargallu, où l’on avait aménagé pour lui un modeste palais au creux des grottes volcaniques. Il aimait le contraste des couleurs de ce pays, et au plus fort de la chaleur de l’été, il venait se rafraîchir dans les profondeurs bleu marine, à l’ombre des falaises de lave.

 

Comme tout bon Méditerranéen, il adorait faire la sieste. Il s’installait donc, aux heures chaudes, dans la fraîcheur finement ventilée de la tour qui se dressait au sommet de l’île.

 

Les dragons, de leur côté, ne craignaient pas la chaleur. Ils prenaient leur repas sur la roche chauffée à blanc par un soleil de feu, en pleine fournaise.

Une fois rassasiés, ils passaient aux choses sérieuses : leur après-midi était consacré à une partie acharnée de bataille corse. Les monstres cracheurs de flammes s’asseyaient autour de la table, et l’un d’eux distribuait les cartes.

 

La bataille corse est un jeu plutôt animé. Les dragons, qui étaient habitués à n’avoir aucun voisin à des milles à la ronde, en commentaient bruyamment les péripéties.

On entendait pendant des heures des hurlements, des rires et des disputes. Et chaque fois que l’un d’eux aplatissait sa patte sur les cartes, l’île entière vibrait sous le coup et il se produisait sur la mer des petites vagues creuses que l’on redoutait dans tout le pays.

 

Le pauvre Poséidon, réveillé en sursaut, se rendormait jusqu’au prochain éclat de rire.

Il essaya de se boucher les oreilles, mais rien n’y faisait. Il mit sa tête sous un gros oreiller de plume, mais le bruit était toujours là. Il sortit à plusieurs reprises pour demander un peu de calme, mais au bout de quelques minutes, les hurlements reprenaient de plus belle.

 

Un jour, excédé, il ordonna aux dragons de filer jouer sur un îlot voisin à quelques centaines de mètres en contrebas, à chaque moment où il ferait la sieste. Les trois monstres firent rouler leurs yeux verts et l’on vit bien quelque début de flamme devant leur gueule, mais ils obéirent.

 

La partie de bataille corse reprit de plus belle et le dieu de la mer retourna se coucher.

 

Il n’était pas plutôt endormi, qu’énormes rires et cris perçants le tirèrent de son sommeil. Il sursauta tellement qu’il tomba du lit.

Les hautes falaises de basalte de la terre proche renvoyaient vers l’île le vacarme que faisaient les trois joueurs, et à moins de les exiler de l’autre côté de la Méditerranée, rien n’aurait pu ramener la tranquillité dans ce lieu.

Poséidon fut pris d’une violente colère, et, pour une fois, il ne passa pas ses nerfs à déclencher une terrible tempête sur les flots.

Il pointa ses cinq doigts vers les dragons, et ses yeux, qui lançaient des éclairs bleus, les changèrent instantanément en pierre.

 

La semaine qu’il vécut à Gargallu, cet été-là, fut la plus douce et la plus calme qu’il eut connue depuis bien longtemps. Seuls le bruit des vagues et le cri des oiseaux marins venaient troubler le silence du palais, pendant la sieste du dieu.

 

À partir de ce jour, il s’installa sur l’île plus souvent, et il y revient encore aujourd’hui.

 

Depuis des années, les hommes ont construit un tout petit phare sur Gargallu pour signaler cette masse rocheuse. Il fallait bien remplacer le feu des dragons ! Mais la vieille tour se dresse toujours fièrement, attendant le maître des mers.

 

Et si vous regardez attentivement, sur l’îlot Palazzu, à quelques encablures à l’est, tout près des falaises de basalte de la côte, vous verrez les trois dragons, figés dans la pierre, en train de jouer éternellement, mais en silence, à la bataille corse.

 

 

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Yalik et le pot magique

 

 

Sur le continent face à l’île d’Oléron, des siècles avant notre ère, vivait un jeune garçon que l’on appelait Yalik. Son père était pêcheur et sa mère restait à la maison pour s’occuper de la famille, de son petit jardin, et des deux chèvres qu’elle faisait paître dans le marais.

À cette époque-là, le sel était très rare. On le trouvait seulement dans des mines profondes, très loin à l’intérieur des terres, et les charrettes tirées par des bœufs mettaient beaucoup de temps à le distribuer dans tout le pays.

 

Il faut dire qu’en ce temps-là, la mer avait de l’eau si douce et si pure que l’on pouvait la boire !

 

Les hommes de la côte auraient souvent manqué de sel s’il n’y avait eu, dans la grande forêt couvrant l’île d’Oléron, une magicienne possédant un vase qui en produisait autant qu’elle lui en demandait.

On venait donc la voir de fort loin sur la côte pour récupérer quelques kilos des précieux cristaux, qu’elle échangeait volontiers contre une volaille ou un panier de légumes.

 

La vieille dame passait une bonne partie de son temps à donner des tours à son pot pour pouvoir fournir du sel aux gens du pays, quand ils en avaient besoin.

 

Un beau matin de printemps, la maman de Yalik, penchée dans le tonneau, ramassa les derniers grains qui traînaient au fond.

— J’en aurai à peine pour le ragoût de midi, dit-elle à son fils qui se tenait près d’elle, il faut que tu ailles m’en chercher un sac !

 

Yalik était ravi de prendre le petit canot pour traverser l’étroit bras de mer qui séparait le continent de l’’