cover.jpg

 

img1.jpg

 

 

img2.jpg

 

 

img3.jpg

 

 

 

Copyright ©Yucca Éditions, 2015

Tous droits réservés pour tous pays

 

 

 

img4.png

CARTE TRAVERSÉES ATLANTIQUE

 

img5.jpg

CARTE ANTILLES

 

img6.jpg

1

img7.png

 

 

Du large arrivaient un parfum iodé et une humidité salée, un vrai crachin d’embruns qui rendait le pavé luisant dans toute la ville. Avec la tombée précoce de la nuit, chacun avait rejoint son foyer. Les chandelles brillaient comme autant de lucioles derrière les vitres, remplaçant le jour qui ne passait plus à travers les nuages gris.

Dans le port, Beau-Parleur tirait sur les grosses aussières1 qui l’amarraient solidement au quai. Le vent du sud hurlait dans la mâture et l’équipage s’était installé au sec sous le gaillard d’avant. Le grand brick2 était chargé et prêt à partir, mais une nouvelle tempête avait retardé son appareillage.

— Dix ! rugit Tao qui venait de lancer les dés sur le plancher faisant sursauter les hommes occupés à côté qui le regardèrent d’un œil sévère.

Ilan, le mousse qui lui faisait face, saisit les cubes d’os et les réchauffa longuement entre ses mains en prononçant tout bas une de ses formules magiques.

— Allez ! joue, ne fais pas autant de manières !

Le garçon passa ses jambes devant et s’assit en tailleur en prenant tout son temps. Son ami trépignait d’impatience et il adorait l’embêter. Il lâcha les dés. Le premier se cala aussitôt. Cinq. Le second roula jusqu’à deux pouces3 du genou de son camarade, oscilla un instant puis s’immobilisa.

— Onze ! dit tranquillement Ilan. Tu as perdu. J’aurais dû jouer mon tour de garde. Ou une chasse aux rats dans la cale…

— Mais on n’a rien joué, répondit Tao en riant et en se relevant. Je prendrai bientôt ma revanche, t’en fais pas ! Pour le moment c’est mon tour de monter me geler dans le vent. Je compte sur toi pour me remplacer dans deux heures. T’en fais pas, on a la chance de faire les premiers quarts4, il nous restera un bon morceau de nuit pour récupérer !

 

Tao fêterait ses quinze ans d’ici peu. Ses yeux noirs en amande et sa chevelure ébène étaient l’héritage d’une grand-mère chinoise. C’était le neveu du Capitaine Le Guermeur qui commandait Beau-Parleur depuis l’année de ses vingt-deux ans. Six longues années qui l’avaient vu bourlinguer d’abord vers le Canada et ses eaux glacées, puis les îles des Caraïbes.

Isaac Le Guermeur avait toujours pensé que Tao serait un jour son second, mais il ne lui avait pas facilité la tâche. Il l’avait envoyé naviguer sur d’autres navires, sur toutes les mers, comme mousse dès l’année de ses huit ans, puis comme novice. Le garçon avait déjà fait le tour de la Terre par les trois caps. Ce voyage serait pour lui le premier comme matelot à part entière. Un matelot qui aurait, en plus de son travail sur le pont, des leçons de navigation avec son capitaine.

 

Lorsqu’Ilan apparut à l’écoutille5 pour venir le relever, Tao avait vérifié que tout allait bien. Tous les cordages étaient parfaitement tendus ou lovés. Chaque voile soigneusement ferlée et rabantée6. Les amarres ne présentaient pas d’usure dangereuse et personne ne se serait hasardé dans la nuit tempétueuse pour grimper à bord avec de mauvaises intentions.

— Attention de ne pas t’envoler, cria-t-il avec un sourire narquois. Et pose du poids dessus, si tu la lâches.

Il tendit au mousse un large morceau de toile dans lequel il pourrait se mettre à l’abri et descendit rejoindre son hamac dans le ventre du bateau où tout le monde dormait déjà.

 

Ilan allait sur ses treize ans, mais commençait juste à grandir. C’était un Breton pure souche aux cheveux noirs et aux yeux bleus, avec des taches de rousseur sur le nez et les pommettes. Il naviguait sur Beau-Parleur depuis plus de trois ans et connaissait par cœur la route des îles. Il avait hâte de quitter la côte bretonne et les eaux d’Europe pour retrouver la douceur du Sud.

Il fit une ronde au bout d’une heure et ne voyant rien d’inquiétant, se rassit dans un recoin à l’abri du vent. En s’enroulant dans la toile, il arrêta vite de claquer des dents et se réchauffa un peu.

Le sommeil le prit par surprise. Lorsqu’il émergea de son rêve, une demi-heure plus tard, il ne se rendit même pas compte qu’il avait dormi. Le fanal qui se balançait doucement sous la grande vergue était éteint et un juron lui échappa. Le mousse mit en place une bougie neuve et dut se cacher sous la toile pour la rallumer. Il monta ensuite vérifier le sablier qui n’avait pas fini d’écouler ses trente minutes de sable fin. Ouf ! il n’avait pas dormi bien longtemps. En tendant l’oreille, il s’assura que tout allait pour le mieux. La nuit s’était épaissie et on n’y voyait pas à trois pas. Tout le gréement7 vibrait, mais aucune voile, aucun cordage ne battait. La marée ne semblait pas vouloir baisser bien vite et, sur le quai, les gros câbles goudronnés et graissés tenaient bon. Il ne lui restait plus que quelques minutes à résister avant de descendre retrouver la douce chaleur du poste d’équipage.

Il n’avait pas vu passer, à quelques pas de lui, une ombre souple qui avait pris pied sur le pont et s’était glissée dans l’écoutille à demi ouverte au centre du navire.

 

2

img7.png

 

 

La tempête souffla toute la nuit apportant des trombes d’eau dans ses dernières heures. Juste avant le lever du jour, le baromètre commença à remonter doucement et une barre de ciel sans nuage apparut, côté grand large. Le vent mollit dans le courant de la matinée et tourna au nord-ouest. Toute la lumière de la mi-octobre inonda à nouveau la ville.

À midi, alors que la marée avait rempli les passes, le quai était noir de monde. Parents et amis venus dire un dernier au revoir. Ou simples badauds qui s’avançaient à toucher la coque, pour rêver ou frissonner à chaque départ d’un grand voilier vers les terres lointaines. On ne revenait pas toujours d’un tel voyage.

 

Beau-Parleur eut à peine besoin qu’on l’aide à se déhaler. Le vent portant l’écarta et remplit très vite ses huniers.8 Le navire sortit de la rivière et plongea dans les restes de houle9, cap au sud-ouest.

Le capitaine était debout à côté du timonier10 et surveillait la manœuvre. En contrebas, sur le pont, le maître d’équipage hurlait ses ordres dans un porte-voix.

Tout en haut de la mâture, Tao libérait le grand perroquet de ses rabans. Il jeta un coup d’œil à la ville qui rapetissait sur l’arrière et à laquelle ils n’étaient plus reliés que par un sillage de bulles blanches. Ils allaient passer tout près de l’île de Groix.

Devant, à quatre mille milles11, les Caraïbes leur tendaient les bras.

 

— Tao, la cargaison ! Ilan, les rats !

Isaac Le Guermeur avait profité d’une accalmie dans l’avalanche d’ordres et de cris en retour pour interpeller les deux garçons qui attendaient sur le pont que l’on ait besoin d’eux.

Le tout jeune matelot eut un large sourire. C’était une marque de confiance que lui faisait son oncle. L’arrimage12 de la cargaison était d’une grande importance pour la sécurité du navire et il lui demandait d’aller le vérifier.

Le mousse, par contre, fit la grimace. Le capitaine savait qu’il avait horreur de se retrouver dans le noir des fonds de cale à chasser ces bestioles répugnantes. Mais apparemment il s’en moquait. Il se retourna vers le maître du bord et acquiesça.

— T’as vu son sourire quand il m’a regardé ? Il se fiche de moi ! chuchota-t-il à son ami dès qu’ils furent hors de portée de toutes les oreilles.

— Je pense qu’il a simplement décidé de te faire passer toutes tes peurs idiotes, lui répondit Tao en rigolant. Et puis tu sais bien que tu es le seul qui peux te faufiler par tous les trous… D’ailleurs, à la vitesse où tu grandis, l’an prochain il faudra qu’il trouve un autre chasseur !

Ilan grogna, mais alluma une lanterne et la tendit à bout de bras devant lui. Il saisit au passage les sangles de deux nasses dans l’autre main, puis s’enfonça dans l’ouverture béante qui menait dans la cale.

Lorsqu’il posa les pieds sur la planche qui faisait office de passerelle au-dessus des membrures, d’étranges bruits de plongeon et de bousculade dans l’eau stagnante13 des fonds l’empêchèrent d’aller plus avant. Ils devaient être une multitude à courir s’entasser à la proue dès qu’il descendait et il valait mieux les tenir le plus loin possible de ses orteils ! La meilleure solution serait de les tirer au canon à mitraille, pensa-t-il en souriant, on ferait un vrai carnage !

Le mousse ne s’éloigna pas de la trappe qui projetait sur les membrures une vague lueur bleutée. Il déposa la lanterne entre les monstres et lui, puis glissa dans les pièges quelques morceaux de lard rance et une petite pomme à cidre dont le cap’tain avait embarqué une pleine caisse pour cet usage. Les nasses prirent place chacune sur un bord et le garçon escalada l’échelle à toute vitesse. Arrivé près du pavois14, il saisit un seau, l’assura autour de son poignet, le lança à la mer et se servit de l’eau qu’il remonta pour laver soigneusement ses pieds.

Sur la dunette, le capitaine ne fit pas un mouvement vers lui et n’afficha pas le sourire goguenard qu’il redoutait. Il regardait loin devant, l’air totalement concentré sur le bleu pur d’un ciel parfaitement dégagé…

 

3

img7.png

 

 

Au matin du quatrième jour, le capitaine Le Guermeur annonça qu’on venait de passer en dessous du cap Finisterre, l’angle nord-ouest de l’Espagne. Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers l’horizon,  sur bâbord,15 mais aucune côte n’était visible.

— Il a fait le point avec l’étoile Polaire et deux autres étoiles, au lever du jour, raconta Tao à son ami le mousse. Et d’après ses calculs, on était déjà en dessous du cap.

— Pourquoi on ne voit pas la terre, alors ?

— Parce que nous sommes à plus de cent cinquante milles au large, tu comprends ? Beaucoup trop loin, même pour distinguer les hautes montagnes qui sont derrière.

— Et comment il a vu, alors ? s’étonna Ilan qui jusque-là, ne s’était jamais posé de questions.

— Il l’a vu sur la carte…

— Ah ! j’aimerais être savant comme toi. Est-ce que tu seras capitaine, un jour ?

— Peut-être, si je travaille beaucoup. Il me donne des cours tous les jours et j’apprends de mon mieux. Mais il y a des choses bien difficiles à comprendre.

— Est-ce que…

Le gamin s’arrêta et resta pensif. Tao le regarda un instant, intrigué.

— Est-ce que… Que voulais-tu me demander, Ilou ?

— Tu pourrais m’apprendre à écrire ? J’ai vu un écrivain public sur la place l’autre jour et c’était tellement beau les lettres qu’il dessinait ! On aurait dit la trace des feuilles qui tourbillonnent avec le vent.

Les yeux du mousse fixés sur lui avaient pris des reflets dorés avec le soleil levant et Tao sentit sa gorge se serrer. Il n’avait jamais pensé à la chance qu’il avait de pouvoir lire et écrire. La plupart des hommes qui travaillaient sur ce navire parlaient un mélange de breton et de français, ne pouvaient déchiffrer ni l’une ni l’autre de ces langues et n’étaient même pas capables de signer leur nom.

— Tu aurais envie de travailler dur pour y arriver ? lui répondit-il d’une voix rauque.

— Oui, je voudrais vraiment apprendre, mais je ne savais pas à qui demander.

— Alors, avant que nous touchions les îles, tu pourras faire quelques belles lettres et écrire ton nom. Et je t’apprendrai à lire aussi, mais il faudra continuer longtemps après, si tu veux faire aussi bien que l’écrivain public de Port-Louis.

Ilan murmura un merci et se retourna brusquement, mais Tao remarqua la tache ronde d’une larme qu’il avait laissé éclater sur le pont à ses pieds.

La cloche sonna et tout le monde se précipita. Le petit déjeuner était prêt.

 

Le début de chaque matinée voyait Ilan descendre dans les fonds pour relever ses pièges.

Pour la troisième fois, les nasses étaient vides. Il ne comprenait pas. Non seulement les horribles bestioles ne se faisaient pas prendre, mais elles réussissaient à manger les appâts qu’il leur offrait gentiment.

Pour la troisième fois, il vérifia les cages de fer et constata qu’il n’y avait aucun trou, aucune ouverture et que la petite porte était bien verrouillée comme il la laissait chaque matin. Le mécanisme de bascule qui permettait aux rongeurs d’entrer, mais pas de sortir, fonctionnait parfaitement.

Quelques mois plus tôt, lors du retour du précédent voyage, il avait pris quatre-vingt-douze de ces animaux en quarante jours. Des minuscules, des moyens et des énormes. Il lui était arrivé d’en trouver trois à la fois dans un seul piège. Chaque jour, il remontait la cage à la surface, la suspendait par-dessus bord et ouvrait la petite porte. Bon appétit les requins !

Étaient-ils devenus intelligents au point de déjouer toutes ses ruses ?