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Daniel Pagés

 

 

Les Trésors d’Ismeralda

 

 

 

Illustrations

Auriane Laïly

 

 

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Prix du livre insulaire Jeunesse

Ouessant 2012

 

 

 

Copyright © Yucca Éditions, 2015

 

 

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[…] Dans ce bruit de fraternité

La pierre et son lichen ma parole

Juste mais vive demain pour vous

Telle fureur dans la douceur marine,

 

Je me fais mer où l’enfant va rêver.

 

Édouard Glissant

 Un champ d’îles

Carte

 

 

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1

 

 

Le joli cotre se balançait au rythme de la vague qui passait par intermittence la barrière de corail. Le soleil se couchait déjà derrière les collines, allongeant l’ombre des grands cocotiers jusque dans l’eau transparente.

— Regarde, le charpentier a terminé son travail et s’installe pour la sieste !

Noah se remit à plat ventre d’un coup de reins et se frotta les yeux. L’étendue lumineuse était éblouissante. Il laissa ses pupilles encore aveuglées s’habituer.

— Il n’a pas l’air de s’inquiéter pour ses compères.

Il glissa vers sa sœur dans l’ombre fraîche du raisinier1 sans cesser de surveiller le navire.

— On attend qu’il s’endorme et on y va, souffla le garçon.

— Non, c’est moi qui irai toute seule. Tu ne t’approcheras que quand je te ferai signe. Il se méfiera moins, s’il m’aperçoit. Une fille, ça ne peut qu’être inoffensif…

Noah se préparait à protester, mais les yeux verts d'Isana se fixèrent sur lui. Il y lut immédiatement sa détermination et n’insista pas.

— Inoffensive ? S’il te connaissait…

Il ricana et évita de peu le coup de coude qui visait ses côtes.

 

Sur le pont, l’homme avait rangé ses outils et s’était allongé sur les voiles affalées à l’avant. Il avait tiré son chapeau sur ses yeux et grattait sa barbe grise. Il avait bien l’intention de profiter des derniers instants de calme.

Un peu de repos avant que ses camarades ne rentrent de leur expédition.

Dès qu’ils seraient à bord, pas question de traînasser. Le capitaine Tob était plus généreux avec ses coups de pied qu’avec les pièces d’or qu’il conservait dans sa bourse.

Il faudrait relever l’ancre sans perdre une seconde et changer d’air au plus vite !

 

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2

 

 

Le capitaine Tob ne donnerait plus jamais de coups de pied à personne, sinon peut-être au diable.

Pendant l’attaque de la plantation, une balle de gros calibre était entrée par son œil droit, lui arrachant la moitié de son crâne. Il ne risquait pas de s’en tirer avec un bandeau noir.

Il était mort avant de devenir un pirate de légende.

 

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3

 

 

L’affaire avait débuté une quinzaine de jours auparavant.

Tobias et son équipage étaient en train de radouber2 leur bateau à marée basse sur une côte à l’abri d’un îlet désert, quand un brick s’était faufilé entre les brisants pour venir déposer son ancre à une encablure des hommes en plein travail.

— Le Gavilán !3

 

Le matelot avait craché dans l’eau boueuse qui stagnait à ses pieds avec mépris.

— Cap’tain, c’est Juan Ladrillo…, avait transmis le charpentier inquiet.

— Bah ! on n’a presque plus rien à manger à part des noix de coco et des crabes de terre. Risquent pas de nous voler grand-chose ! Continuez à gratter, bande de bons à rien, l’eau commence à remonter !

Les cinq forbans avaient repris leur travail en jetant toutefois de temps à autre un œil discret au grand navire dans la mâture duquel quatre hommes mettaient en place des cordages neufs.

 

— Tooob !

Le capitaine avait relevé trop vite la tête et son chapeau, posé en arrière sur sa nuque pour la protéger du soleil, avait glissé sur ses épaules et atterri dans la vase. Il avait lâché un grognement, puis levé une main molle pour saluer l’homme qui l’avait interpellé.

— Juan !

— Laisse donc tes braves finir leur tâche ! J’ai mis en perce mon dernier tonneau de tafia et je voudrais que nous parlions affaires…

Tobias avait à nouveau fait un signe de ses doigts boueux et sans dire un mot à son équipage, avait poussé à l’eau le court canot qui leur servait d’ordinaire à rejoindre le rivage.

Quelques vigoureux coups d’avirons l’avaient propulsé jusqu’au brick4 qui se balançait à peu de distance.

 

Si l’on appelait Juan Rebenty « Ladrillo », c’est qu’il avait eu une longue carrière de voleur des rues à Bilbao, en Espagne, avant d’entamer celle de pirate, et qu’il avait coutume, du temps de sa jeunesse, d’assommer ses victimes avec la brique5 qu’il cachait dans sa ceinture. Il pouvait ainsi les dépouiller plus tranquillement.

L’apparition de son brick El Gavilán n’annonçait en général rien de bon. Dans le sud des Antilles, le récit de ses forfaits faisait trembler tous les marins.

Le personnage était déjà mûr, mais portait une barbe encore noire qui dissimulait en partie une cicatrice épaisse. Un coup de sabre d’abordage avait laissé un sillon de son œil rusé et sombre jusqu’à son menton.

 

Juan Ladrillo avait accueilli son jeune confrère avec une grande amabilité, signe qu’il avait quelque service pressant à lui demander. Il l’avait abreuvé en racontant ses derniers exploits et avait écouté Tob décrire les siens. Ce n’est qu’une heure plus tard, à la fin de la deuxième carafe qu’il était entré dans le vif du sujet.

Le vieux pirate guettait depuis un moment, sur l’île de Martinique, certaines plantations proches de la côte qu’il avait l’intention, à la bonne saison, de dépouiller de leur production de sucre et d’eau de vie.

Il avait tout prévu. Il avait même trouvé un commerçant à Margarita, près de la côte sud-américaine, qui lui donnerait, le plus discrètement du monde, un prix honnête de ses marchandises. Il lui manquait seulement une poignée d’hommes pour remplacer ceux qu’il venait de perdre dans l’attaque d’un navire de transport anglais qui s’était avéré puissamment défendu.

 

Une troisième chopine avait été nécessaire pour négocier et se mettre d’accord sur les parts revenant à chaque équipage. La quatrième avait servi à sceller dans la joie le pacte laborieusement conclu entre les deux boucaniers.

 

Quand Cap’tain Tob avait tenté de récupérer sous ses pieds hésitants son canot instable, il avait bien failli chavirer. Heureusement, ses doigts d’acier, accrochés à l’échelle de corde du grand navire, avaient tenu bon. La frayeur l’avait un peu dégrisé et il avait rejoint sans encombre le feu crépitant qui signalait son équipage sur le rivage.

 

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4

 

 

Isana attendit que le pirate ait cessé de s’agiter et se glissa en rampant jusqu’au creux de la plage. Là, elle se releva et attacha nonchalamment ses longs cheveux bruns avec un morceau de palme sèche ramassé sur le sable. Elle s’assura que son couteau de matelot était bien dissimulé dans sa ceinture et commença à entrer dans l’eau.

Aucun signe de vie dans l’embarcation. L’homme devait dormir pour de bon.

 

Une centaine de mètres à la nage ne lui faisaient pas peur. La mer était son élément. Elle et son frère avaient vécu, pendant une grande partie de leur enfance, de longues périodes sur le bateau de leur père qui faisait du cabotage6 toute l’année dans les petites Antilles, de la Grenade à Hispaniola.

Elle s’approcha du cotre7 silencieusement, en fit le tour et repéra un cordage qui lui permettrait de se hisser à bord facilement. Quelques pas rapides, et il ne lui resterait plus qu’à poser son couteau sur la gorge du pirate et à l’envoyer en enfer. Mais Isana repoussa l’idée d’égorger un homme endormi. Elle décida de jouer un tout autre jeu pour se débarrasser de lui.

— Capitaine, capitaine !

Une voix aiguë de fille réveilla le charpentier en sursaut. Il se redressa brusquement et fit un tour d’horizon. Personne. Il porta son regard vers la terre proche et la pénombre qui régnait sous les grands arbres. Rien ! Il se frotta les yeux pensant avoir rêvé.

— Au secours, capitaine !

Le vieux se mit péniblement debout et passa sur tribord. À une brasse du navire, une sirène brune et échevelée se débattait avec des mouvements désordonnés et parfaitement inefficaces. Il ne se posa pas de question. En bon marin, il saisit un cordage lové sur le pont et en dégagea, de la main droite, quelques mètres qu’il jeta à l’eau vers la fille en difficulté.

— Accroche-toi, demoiselle ! Je vais te ramener au sec !

Isana agrippa le filin des deux mains et se laissa haler jusqu’à la coque de bois en battant toujours des pieds d’un air affolé. Là, elle souffla très fort, toussa, puis sembla se calmer.

— Oh merci, capitaine. Je crois que vous m’avez sauvé la vie. Je ne sais pas très bien nager. Le courant m’a entraînée et j’ai présumé de mes forces. Merci de me permettre de me reposer un instant.

 

Le charpentier était un brave homme et il ne se méfia pas quand la frêle nageuse lui tendit une petite main tremblante. Il se pencha, la saisit solidement et se prépara à remonter d’un coup la jeune fille à bord. Mais avant qu’il n’ait pu la tirer à lui, c’est elle qui, d’un geste puissant, le fit basculer par-dessus bord.

 

Noah, toujours caché dans l’ombre épaisse des arbres bas, la vit alors grimper en un mouvement souple sur le navire et en prendre possession. Un signe de la main lui fit comprendre qu’il était le bienvenu à bord. Pendant ce temps, le charpentier se débattait à son tour dans l’eau claire, incapable de nager. Isana eut pitié de lui et lui jeta un tonnelet vide qui traînait sur le pont.

— Accroche-toi donc à ça et cesse de gigoter, tu risques d’attirer les requins, lui lança la fille avec un sourire moqueur. Tu as eu beaucoup de chance, aujourd’hui, sais-tu ? J’aurais pu te couper la gorge pendant ton sommeil ! Rejoins la plage et recherche un travail honnête, tu as l’air d’être bon charpentier et l’on en manque sur cette île.

— Tu es folle, jeune fille ! Le cap’tain Tob va arriver d’un moment à l’autre et te fera un mauvais sort ! Tu ferais mieux de me laisser remonter à bord et de fuir aussi vite que tu le peux !

 

— Le cap’tain Tob ne fera plus de mal à personne !

Le vieil homme sursauta et faillit boire la tasse en se retournant brusquement en direction de la voix qui l’interpellait.

À quelques brasses,8 le canot de service du cotre glissait silencieusement sur l’eau en se rapprochant.

Un adolescent aux cheveux bruns bouclés et aux yeux ardents souquait sur les avirons à la place qu’auraient dû occuper Tobias et le reste de l’équipage.

 

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5

 

 

L'homme affolé se cramponna de plus belle à son tonneau en se rendant compte que la partie était perdue et que ses camarades ne le tireraient pas d’affaire. Il tourna le dos au nouvel arrivant et commença à nager tant bien que mal vers la plage.

Mais soudain le garçon se pencha vers lui, le retint par le col et le détailla d’un air étonné.

— Mais, tu es Jos, le charpentier…

Le vieux balbutia une réponse que personne n’entendit, couverte par le bruit que fit Noah en sautant à l’eau pour se précipiter vers lui.

— Jos, Jos ! Tu ne me reconnais pas ? Je suis Noah ! Le fils de Jérémie Le Scaer… Et là-haut, c’est Isana, ma petite sœur !

 

Quelques minutes plus tard, l’homme avait recraché l’eau avalée pendant les retrouvailles et s’était installé au pied du mât, où il commençait à reprendre son souffle.

— Maman ne l’a plus autant laissé embarquer quand elle a grandi un peu. C’est pour ça que tu ne la reconnais pas. Notre pauvre mère estimait que c’était une vie de sauvage qui ne pouvait convenir à une jeune fille ! Remarque, tu as pu constater que sa bonne éducation ne l’avait pas empêchée de devenir une vraie diablesse.

Le rire clair du garçon éclata. Le poing fermé de sa sœur passa tout près de son oreille.

Le charpentier se détendit un peu et sourit. Il essuya son visage d’un revers de manche, éliminant les cristaux de sel qui lui brûlaient les yeux.

— Toi aussi tu as beaucoup changé, Noah ! Tu es désormais un homme. Tu te souviens quand je te portais, debout sur mes épaules ? On arrivait à cueillir les mangues dans les branches qui dépassaient le mur du jardin du vice-gouverneur ! Je ne pourrais plus…

— Tu es toujours solide ! On pourrait aller voler les fruits bien plus haut, maintenant, tous les deux ! rétorqua le garçon en riant à nouveau.

 

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6

 

 

Jos était venu de Nantes sur un négrier,9 comme tant de matelots. La Bretagne n’arrivait pas à nourrir tous ses enfants et, à seize ans, il avait décidé d’aller de l’autre côté des mers, pour s’y faire une place.

 

Il avait traîné longtemps sur les quais de la Loire, dans les auberges et les bars à marins. Il louait ses bras pour décharger les navires en escale, en échange de quelques pièces ou d’un morceau de pain.

Un soir, il avait rencontré le maître d’équipage d’un brick de taille modeste amarré au quai de la Fosse. Après avoir avalé quelques verres, il lui avait demandé s’il voulait bien embarquer un mousse habile en charpente et en menuiserie.

Le bosco10 avait accepté. Il lui manquait des hommes pour le prochain départ vers le golfe de Guinée, sur les côtes d’Afrique. Le garçon n’avait aucune expérience de la mer, mais il avait l’air solide et ferait l’affaire.

Un mois avait passé à charger les cales de pièces d’étoffe, de pierreries, de mousquets, de vieux pistolets et de barils de poudre. Puis un matin, le bateau avait profité du jusant11 pour descendre le fleuve. Le même soir de juillet, il avait vu sa Bretagne s’évanouir dans le lointain, sans un regret.

Le Nouveau Monde s’ouvrait devant lui avec toutes les richesses dont on pouvait rêver quand on avait dix-sept ans.

 

Sur la côte africaine, ils avaient longuement négocié avec un chef de tribu. Puis, en dépit de toutes les lois qui l’interdisaient désormais, ils avaient échangé leur cargaison contre une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils avaient enchaînés dans les cales. Ils avaient alors fait voile vers le nord-ouest pour retrouver, une fois passé l’équateur, les alizés12 qui s’établissaient avant la fin de la saison des pluies et les porteraient de l’autre côté de l’océan.

 

Heureusement, le brick était rapide et c’est avec un grand soulagement qu’il avait vu, après sept semaines de traversée, apparaître les premières îles dans le lointain.

Trop de cris et de gémissements sortant des fonds du navire.

Trop de cadavres d’enfants jetés à la mer sans même une prière au petit matin.

La puanteur de souffrance et de mort, qui montait des cales surchauffées et envahissait le pont certains jours, lui avait donné plus d’une fois l’envie de sauter par-dessus bord. D’aller se cacher jusque derrière l’horizon pour en finir avec ce voyage.

 

Ils avaient débarqué discrètement les esclaves survivants en rade de Saint-Pierre, sur l’île de Martinique et les avaient échangés contre des marchandises et de la nourriture.

Là, il avait mis son sac à terre.

Le navire était rentré sans lui en Europe, les cales chargées de café, de sucre et d’alcool.

 

Jos était un bon charpentier.

Comme l’on construisait de belles maisons et de grands bâtiments dans les plantations, il avait trouvé tout de suite du travail.

Mais après plusieurs années, l’appel de la mer s’était fait entendre.

Sur les quais de Fort-Royal,13 un soir humide d’hivernage, il avait rencontré Jérémie, le père des enfants. Les deux hommes avaient vite sympathisé et le marchand l’avait embarqué pour entretenir la vieille goélette avec laquelle il commerçait dans toute la Caraïbe.

 

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7

 

 

Pendant que Noah et le charpentier se rappelaient mutuellement quelques bons souvenirs, Isana était passée à l’avant et vérifiait que les focs étaient prêts à être envoyés.

— Il faut y aller, cria-t-elle tout à coup, qui sait si les pirates ne tenteront pas de récupérer le bateau ! Faut pas risquer de se laisser coincer ici…

— Viens, Jos ! On va l’aider à hisser la grand-voile, puis on relèvera l’ancre.

L’homme ne posa pas de question. Même si le cap’tain Tob et la plus grande partie de son équipage avaient péri dans l’assaut comme l’avait affirmé le garçon, Ladrillo pourrait bien détacher quelques-uns de ses matelots à la recherche du cotre… La petite avait raison. Il valait mieux filer en vitesse et finir de discuter à l’abri.

 

Dix minutes plus tard, le voilier se glissait entre les récifs, mené par la main sûre de la jeune fille et retrouvait la mer des Caraïbes.

— Où ont pu aller se cacher Ladrillo et sa bande ? demanda Isana en jetant un regard de travers au charpentier.

Le vieux bafouilla, puis se mit à se tortiller, embarrassé.

— On comptait sur toi pour nous le dire, ajouta Noah.

Sa sœur qui n’appréciait pas ses hésitations continua.

— Jos, c’est moi qui ai logé une balle dans l’œil de ton capitaine Tob à une centaine de pas, quand il a eu le malheur de s’en prendre aux miens et aux esclaves de mon oncle. Je veux bien croire que tu es un homme bon qui ne ferait pas de mal à une mouche, comme le dit mon frère, mais il va falloir que tu choisisses tout de suite. Soit tu travailles désormais pour nous et on peut compter sur toi, soit tu sautes à l’eau et tu rejoins la côte tant qu’elle est proche. Et avant que je ne me fâche !

— Je ne connais pas son repaire, je vous assure ! Mais il devait revendre la marchandise dérobée à un commerçant de l’Isla Margarita, près de la côte du Venezuela et il était question, avant, de se retrouver sous le vent de Sainte Lucie la nuit prochaine.

— Donc, il y a toutes les chances qu’il ait directement filé au sud…

— Oui, vaut mieux remonter vers le nord, ajouta le charpentier.

Les deux jeunes se regardèrent avec un sourire et Noah laissa sa sœur expliquer leur idée.

— Non, Jos ! Tu ne comprends pas, nous partons à la poursuite de ce bandit !

Le vieux ouvrit de grands yeux et commença à protester.

— Mais, à tous les trois, nous n’avons aucune chance contre la douzaine d’hommes qu’il doit lui rester à bord ! Même par la ruse, on ne pourra jamais se rendre maître du navire. Ils vont nous tailler en pièces, ce sont des brutes, demoiselle !

— Isa, je crois qu’il faudrait lui raconter toute l’histoire, dit le garçon en regardant une fois de plus sa sœur. Il connaît les îles comme sa poche, il va nous aider…

 

Elle ne répondit pas. Les yeux levés vers le ciel qui s’assombrissait déjà, la jeune fille commanda la manœuvre à virer et lança le navire sur la route du sud.

 

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8

 

 

L’opération contre l’Habitation Boigny avait commencé une heure avant l’aube.

Ladrillo avait choisi cette plantation sucrière parce qu’elle était à la fois isolée et tout près d’une côte commode d’accès. Un ponton de bois fixé dans l’anse proche et abordable à marée haute faciliterait le chargement des marchandises sur le brick, une fois la razzia effectuée.

 

Le maître d’équipage, qu’il avait envoyé en reconnaissance un mois auparavant, n’avait pas mentionné de défenses trop difficiles à percer. Le propriétaire, un régisseur et deux contremaîtres étaient les seuls blancs à vivre sur place. Les seuls qui risquaient de résister. Les esclaves, eux, s’égailleraient dans les champs de canne, au premier coup de feu, comme d’habitude.

Une quinzaine d’hommes suffiraient à la tâche. Il fallait d’abord faire fuir ou enfermer tout le monde. Puis, mettre rapidement la main sur les tonneaux d’alcool, rafler les sacs de sucre et de café, en bourrer toutes les charrettes disponibles et les embarquer sur le navire.

À la nuit, le Gavilán serait loin ! On jetterait l’ancre à l’abri de la côte sauvage de Sainte-Lucie pour percer un tonneau de tafia14 tout neuf et festoyer jusqu’à plus soif.

 

Cap’tain Tob avait accepté le plan, mais demandé le partage de la marchandise dès le lendemain. Il préférait voir la cale de son cotre remplie de quelques quintaux de cassonade15 et de deux ou trois tonneaux de rhum, plutôt que d’empocher la promesse solennelle d’être payé un jour en pièces d’or. Sa confiance en Ladrillo était très limitée.

Il avait choisi de naviguer de son côté et de mouiller son ancre dans le calme désert de l’Anse à Carbet avant la nuit. Une heure de marche dans le noir avait été nécessaire pour rejoindre, avec ses braves, le point de rendez-vous que lui avait fixé le vieux pirate. Il avait juste laissé à bord le charpentier qu’il avait chargé de garder le bateau tout en faisant quelques réparations urgentes.

 

 

— L’expédition a très vite mal tourné, expliqua Isana. Ils ont d’abord dû assommer et ligoter deux pêcheurs qui travaillaient sur le ponton et qui résistaient. Puis, au détour d’un champ de canne, à peu de distance de leur objectif, ils sont tombés nez à nez avec une troupe d’esclaves qui sortaient, avec leurs outils, défricher dans les mornes.16 La peur a été partagée. Mais les noirs, au lieu de se disperser et de se cacher dans les étendues vertes, comme l’avaient pensé les pirates, leur ont jeté à la tête leurs outils et ont fait demi-tour. Courant et hurlant sur le chemin, comme s’ils avaient vu le diable, ils se sont enfuis vers la maison des maîtres.

— Nous étions tous attablés pour le petit déjeuner quand a éclaté ce vacarme, précisa Noah. Mon oncle a vite compris et a saisi le premier fusil chargé à sa portée.

 

 

Un premier coup de feu avait claqué comme un coup de fouet. Il était parti d’une fenêtre de la galerie du premier étage. Un des marins de Juan Ladrillo s’était écroulé dans la cour, la poitrine en sang.

L’effet de surprise qui devait leur assurer la maîtrise de l’Habitation avait échoué !

 

Les pillards s’étaient alors abrités derrière la sucrerie et en avaient ouvert la porte à coups de pieds, prenant au piège les hommes et femmes qui nettoyaient à grande eau les rouleaux du moulin des débris collants des cannes pressées dans la semaine.

Dans l’entrepôt attenant, ils avaient trouvé le régisseur de la plantation. Aidé de plusieurs jeunes, il inventoriait et faisait ranger la marchandise qui n’avait pas été emportée, les jours précédents, par un navire en partance pour l’Europe.

Le vieux pirate était entré dans une colère noire quand il s’était rendu compte que le bâtiment était presque vide. Il avait bousculé les femmes en train de recoudre quelques sacs déchirés et s’était mis à hurler et à menacer.

L’homme blanc s’était tout de suite avancé pour expliquer que la plus grande partie des produits avait été expédiée la veille. Il avait reçu en retour un méchant coup de poing au ventre.

 

Tob avait glissé quelques phrases à l’oreille de son compère. Ce dernier avait secoué la tête avec un rictus, avait saisi le régisseur par son col et l’avait propulsé vers la porte, un pistolet collé sur sa tempe.

— Dis à ton patron que je veux l’argent de la vente. Sinon, je te fais sauter la cervelle, j’abats tous les esclaves et je mets le feu à la plantation tout entière.

Tob, lui, avait choisi un jeune métis à la peau claire dans le groupe qui s’occupait des sacs de sucre. Il l’avait saisi par ses cheveux bouclés et l’avait tiré jusqu’à la porte.

— Non ! avait gémi le régisseur.

— C’est qui ce gamin ? avait interrogé Ladrillo très intéressé en appuyant le canon de son arme contre son oreille.

— Mon fils, Paco, laissez-le, c’est encore un enfant !

— Ah ah, tant mieux ! avait ricané Tobias en projetant l’adolescent devant le seuil.

 

Les deux pirates étaient sortis à leur tour, à demi cachés derrière leurs prisonniers.

— Parle à ton patron, explique-lui que je ne rigole pas…

Le pauvre régisseur affolé s’était mis à crier.

— Monsieur Boigny ! Monsieur Boigny ! Ces hommes veulent tuer tout le monde et mettre le feu à la plantation si…

On ne l’avait pas laissé terminer sa phrase. Une voix basse s’était élevée aussitôt d’une fenêtre de la maison du maître.

— Ces brigands n’ont qu’à jeter leurs armes et repartir d’où ils viennent. C’est leur seule chance de rester en vie… Dis-leur, Antoni, dis-leur !

 

Là, Tobias, voyant l’affaire prendre mauvaise tournure, avait brutalement poussé en avant le garçon qui était tombé à genoux. Il avait levé son sabre au dessus de sa tête, décidé à frapper pour démontrer que la menace n’était pas vaine.

— Réponds-lui qu’on va commencer par ce gamin.

— Noon ! avait supplié le régisseur en voyant l’arme s’abaisser vers le corps de son fils.

Les pirates avaient entendu soudain, comme un écho, un cri aigu qui sortait tout droit d’une des ouvertures du premier étage. Un nuage de fumée avait précédé le craquement d’une arme de gros calibre. Le cap’tain Tob était tombé à la renverse, le visage éclaboussé de sang.

 

Toute la troupe s’était repliée en vitesse vers l’entrepôt proche en se dissimulant tant bien que mal derrière les otages et en vidant leurs armes vers la maison. Mais en face, les tireurs étaient habiles. Deux matelots avaient été grièvement touchés à leur tour pendant la fuite et gisaient face contre terre dans la poussière de la cour. Une mare de sang s’étendait autour du corps sans vie de Tobias. Juan Ladrillo avait hurlé de terribles menaces, mais avait reculé dans une fureur noire.

 

Une soudaine accalmie avait permis aux pirates de se mettre à l’abri et de respirer.

Dans la maison des maîtres, on rechargeait les armes.

 

Rebenty, qui perdait rarement son sang-froid, même si la colère l’aveuglait parfois, avait placé aussitôt deux hommes à une fenêtre avec les trois mousquets qu’ils possédaient. Il leur avait donné ordre d’empêcher les défenseurs de la grande bâtisse de sortir.

Pendant ce temps-là, il avait fait transporter les marchandises qui restaient vers l’arrière du bâtiment, où, par un heureux hasard, un cabrouet17 attelé de deux énormes beefs18 attendait un chargement. La marée était bientôt au plus haut et il ne fallait pas traîner plus longtemps.

Un cochon gras était venu malencontreusement renifler autour des bandits en plein travail. De la viande à rôtir, tendre à souhait ! Ravis de l’aubaine, ils lui avaient aussitôt sauté dessus, l’avaient attaché et jeté sur les sacs, dans le grand chariot.

La prise était faible, mais ils ne tireraient rien de plus de cette aventure. Il était plus prudent de se retirer avant d'essuyer quelque nouveau mauvais coup.

C’est au moment où le convoi s’ébranlait que le bosco avait demandé ce que l’on faisait des esclaves.

Une idée avait aussitôt germé dans l’esprit du capitaine. Dans les pêcheries de Cubagua, on lui donnerait un bon prix de quelques noirs vigoureux qui apprendraient très vite à plonger pour aller cueillir au fond de l’eau les huîtres qui cachaient des perles de grande valeur.

Il avait renvoyé dans un coin du hangar deux vieilles femmes qui réparaient les sacs de sisal, puis les hommes plus âgés. Les plus jeunes avaient été invités, de la pointe des sabres, à rattraper la charrette qui roulait déjà vers la mer.

— Ces deux-là nous accompagnent aussi !

Ladrillo avait désigné du menton le régisseur et son fils, toujours sous la menace des pistolets.

 

Le brick venait juste d’accoster pour être amarré au ponton quand toute la troupe avait débouché du chemin, près de la côte. Le chargement avait été rapidement embarqué et la demi-douzaine d’esclaves bouclée à fond de cale, en compagnie du pauvre Paco.

Le régisseur avait protesté, mais un violent coup de pied au bas du dos l’avait propulsé par-dessus bord.

Ladrillo ne s’était pas plus préoccupé du nageur qu’il n’avait attendu les deux matelots laissés en arrière pour empêcher la poursuite.

Six hommes aux avirons dans la baleinière avaient écarté suffisamment le Gavilán pour qu’il prenne le vent et le grand voilier n’avait pas tardé à s’incliner gracieusement dans l’alizé pour passer la pointe, cap vers le large.

 

 

Les yeux brillants d’excitation et de chagrin, Isana s’arrêta de raconter la triste razzia des pirates sur l’Habitation Boigny. Noah prit le relais et compléta l’histoire.

— Au moment où nous sommes arrivés sur la côte par les bois, fusil à la main, le navire filait déjà hors de portée. Le pauvre Antoni avait réussi à rejoindre le rivage à la nage et il nous a immédiatement rapporté les détails de l’aventure.

Le charpentier ouvrit la bouche pour poser une question, mais Isana le coupa.

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