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Daniel Pagés

 

 

 

Clara des tempêtes

 

 

 

 

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Copyright © Yucca Éditions, 2015

Tous droits réservés pour tous pays

 

 

 

 

 

 

— Tu m’as offert l’océan, Théo Winslow, c’était un beau cadeau !

— Tu me l’as rendu au centuple, Clara Graner, tu m’as découvert la Terre entière…

 

Journal de Clara Graner i Fons

 

 

 

 

1

 

 

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Le mois de mai se terminait. Depuis quelques jours, l’été s’était installé pour de bon. La chaleur brûlante du soleil réchauffait le Golfe du Lion et commençait à jaunir les dernières herbes du printemps. Bientôt, seules les vignes qui partaient à l’assaut de la montagne apporteraient une touche verte de fraîcheur dans le paysage méditerranéen écrasé de lumière.

 

La tramontane avait déchaîné la mer en début de semaine, puis s’était calmée, laissant juste un souffle qui revenait avec la nuit.

Laura venait de s’asseoir sur la roche tiède et admirait les reflets rouges du soleil couchant. Derrière la tour Madeloc, le ciel était en feu. Le phare du cap Béar n’allait pas tarder à s’allumer et à promener son pinceau sur la terre et sur les flots.

Elle aimait les soirs d’été, à l’heure où la nuit n’est encore qu’une promesse, quand la fraîcheur qui tombe des premières étoiles et la tiédeur du sol se marient pour vous faire frissonner la peau.

 

La jeune fille avait enfourché son vélo comme elle le faisait souvent et s’était éloignée du village. La route grimpait en virages serrés à flanc de montagne, puis redescendait avant de remonter aussitôt, comme partout au long de la Côte Vermeille.

Arrivée sur le plat, au fond de la baie, elle avait bifurqué sur la gauche, empruntant le chemin rocailleux qu’utilisaient autrefois les douaniers, du temps où ils avaient encore des jambes, plaisantait Joseph Vila, son père, qui venait juste de prendre sa retraite de cette administration.

Au bout d’un sentier qui dégringolait au milieu des chênes-lièges, cachée entre les roches derrière une petite pointe, se nichait une minuscule plage de sable gris.

 

C’était son domaine, sa crique personnelle, sa cala, disait sa mère en catalan. Un endroit qu’elle ne partageait pas volontiers. Seul son complice Alex était autorisé à l’y rejoindre. Il arrivait avec son scooter, dès qu’il réussissait à s’éclipser de son travail à la cuisine du restaurant familial, après le repas du soir.

Là, les deux amis d’enfance se racontaient leur journée en jouant dans l’eau claire, puis une fois rafraîchis, s’installaient sur une dalle de schiste encore chaude et se laissaient sécher.

Laura montrait au garçon les croquis qu’elle avait faits depuis leur dernière rencontre, et lui, qui avait une imagination débordante, lui donnait des idées pour les dessins à venir, parfois de vrais scénarios de bande dessinée. Cela se terminait souvent par un fou rire sonore que l’on devait entendre de l’autre côté de la baie.

 

Elle repensa à ces soirées d’été, du temps de leurs dix ans, où, pendant que leurs parents profitaient de la douceur du crépuscule sur la plage voisine, ils vivaient là de folles aventures.

Ils avaient construit une cabane sous les chênes-lièges avec vue sur toute la baie. Charpente de bois flotté et couverture de branchages aux feuilles vernies. Chaque soir, ils reprenaient l’histoire où ils l’avaient arrêtée la veille. Leur imaginaire n’avait pas de limites quand ils étaient sur leur île à eux.

 

Lors de son neuvième anniversaire, Laura avait reçu en cadeau de ses parents Le Robinson suisse1. Ce livre relatait la vie d’une famille nombreuse qui faisait naufrage à proximité d’une terre déserte et s’organisait pour y survivre. Ce vieux roman l’avait touchée et lui avait révélé combien le monde était vaste au-delà de l’horizon de son pays catalan.

Elle en avait parlé à Alex avec tellement d’enthousiasme que le garçon, qui n’avait pourtant pas, jusque-là, montré de goût pour la lecture, l’avait emporté et dévoré en quelques jours. À partir de ce moment, et pendant plusieurs saisons, ils avaient vécu de fabuleuses aventures sur l’île lointaine où la tempête les avait jetés.

 

Mais ce soir, la jeune fille resterait seule. Alexandre se trouvait encore à Toulouse en train de passer ses examens. Sa première année d’école d’ingénieur agronome ne finissait que le lendemain. Dès le jour suivant, il prendrait ses quartiers d’été en pays catalan, comme tous les ans.

À son programme, des vacances, bien sûr, mais aussi un stage de deux mois chez un vigneron de Banyuls, du Quinze-Août à la rentrée, et un peu d’aide au restaurant de ses parents pour le coup de feu de chaque soirée.

 

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Le premier pied qu’elle trempa dans l’eau eut un mouvement de recul. Le second aussi !

— Ouaouu… qu’elle est froide ! souffla-t-elle en serrant ses poings.

Encore une fois, le journal, qui annonçait vingt degrés, avait dû enregistrer ses relevés de température dans le bouillon de l’étang de Canet !

La mer était effectivement bien fraîche, mais Laura ne se découragea pas. Elle se mit à nager énergiquement vers la pointe. Un léger frisson lui parcourait déjà la colonne vertébrale lorsqu’elle grimpa sur la roche en surplomb d’où elle voulait plonger. Elle décida de rentrer le plus vite possible pour se sécher.

Le froid la saisit à nouveau quand son corps s’enfonça dans les profondeurs. Elle se hâta de remonter en surface où elle trouva une couche d’eau nettement plus chaude.

Très haut, sur le promontoire, les premiers éclats lumineux du phare, dont le faisceau rebondissait sur la tour blanche du sémaphore2, attirèrent son regard. La nuit n’allait pas tarder à effacer les dernières traces roses qui illuminaient le ciel.

 

Le bateau était arrivé sans qu’elle ne le remarque. Quand elle se préparait à plonger, la baie était déserte. Le temps de sauter et de ressortir la tête de l’eau, il était là, comme par enchantement ! Elle nagea un instant sur place en observant le nouvel arrivant.

Une jolie goélette3 élancée, à la coque blanche presque lumineuse, avec deux mâts de bois vernis, les voiles ferlées, se balançait mollement à l’abri du cap. Elle devait être ancienne, mais elle portait un gréement aurique4 qui avait l’air très bien entretenu. Trop tard ! Il faudra que je revienne demain matin très tôt pour la dessiner, se dit-elle, elle est vraiment trop belle !

 

La jeune fille, pressée de se réchauffer, laissa là cette soudaine apparition et reprit à longues brasses la direction de la plage. Après tout, c’était un mouillage très fréquenté, parfaitement sûr et bien abrité du vent du nord. Chaque nuit d’été, il n’était pas rare d’y compter plusieurs dizaines de navires de plaisance à l’ancre.

Une fois sèche, Laura s’étendit sur la douceur tiède du sable gris pour se reposer un moment. Elle regarda le bleu du ciel s’assombrir et les étoiles apparaître une à une. Quand elles furent toutes installées à leur place, elle songea qu’il était grand temps de regagner la maison.

Lorsqu’elle se redressa et s’assit sur sa serviette, elle constata que le beau bateau blanc avait disparu aussi discrètement et aussi vite qu’il était arrivé. Évaporé, dommage, il était là parfaitement à sa place ! pensa-t-elle. Peut-être avait-il tout simplement passé le cap de toute la puissance de ses moteurs pour entrer au port ?

Elle irait y jeter un coup d’œil avant d’aller dormir, cela ne lui faisait pas un long détour. Un navire de cette taille devait être facile à trouver, amarré au bout du quai du commerce, comme toutes les grosses unités.

 

Remonter le sentier dans la pénombre ne lui posa pas problème. Elle nota seulement qu’elle devrait penser, un jour prochain, à prendre son couteau pour couper quelques pointes de ronces qui avaient beaucoup poussé au printemps. Elles s’intéressaient de trop près à ses chevilles, en ce début de saison et n’allaient pas en rester là.

Laura récupéra son vélo et au bas du chemin, retrouva la route nationale, presque déserte à cette heure-là.

 

À l’entrée du village, elle descendit directement sur le port, longea le terminal fruitier, qu’elle appelait les hangars à bananes, et posa pied à terre pour examiner les quais. De là où elle se trouvait, elle avait une bonne vue sur l’ensemble des bassins.

Trois petits marins asiatiques, qui fumaient à la poupe5 d’un cargo dégoulinant de rouille, lui firent un signe de la main.

Port d’attache Monrovia. Encore un navire poubelle, sous pavillon de complaisance.6 Le personnel malais ou indonésien payé au tarif de là-bas, vivait à bord dans des conditions de sécurité et de confort minimales.

L’administrateur des Affaires Maritimes leur avait expliqué, au collège, les difficultés qu’avait son administration à faire respecter le minimum de normes exigées lors des escales en France. Les armateurs se cachaient derrière des sociétés-écrans et étaient insaisissables. Les pauvres marins envoyaient la centaine de dollars mensuels qu’ils gagnaient à leur famille et faute de moyens, ne descendaient même pas boire un verre le soir sur le port.

 Elle leur répondit avec un geste amical et un grand sourire, puis enfourcha sa bicyclette.

 

Rien qui ressemblât au grand voilier qu’elle avait aperçu, n’était amarré cette nuit-là à Port-Vendres.

 

La jeune fille déposa le vélo dans le garage et monta sans un bruit. Elle envoya en passant un baiser à son père et sa mère qui regardaient la télévision, et fila dans sa chambre.

 

Lorsque, beaucoup plus tard, le sommeil l’emporta, elle avait réussi à dessiner, avec un maximum de détails, la magnifique goélette blanche qui avait fait une si brève apparition dans la baie de Paulilles, ce soir-là.

La nuit fut calme. La fatigue de son année universitaire et de sa semaine d’examens pesait encore de tout son poids.

Le bain dans l’eau fraîche l’avait détendue, et aucun voilier fantôme ne vint la déranger dans ses rêves.

 

 

2

 

 

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En milieu de matinée, l’appel d’Alex la réveilla et c’est d’une voix rauque qu’elle lui répondit. Il annonçait son retour pour le lendemain et comptait bien profiter de la soirée avec elle. Elle lui assura qu’elle en serait heureuse. Le garçon lui donna ensuite les dernières nouvelles et raconta les oraux qu’il venait de passer.

 

Elle descendit déjeuner avec un sourire épanoui. Émilia, sa mère, ne travaillait qu’en début d’après-midi, et elle était affairée à préparer le repas sur la table de la cuisine.

— Bonjour maman !

— Ça y est, tu as réussi à ouvrir les yeux, ma fille ? J’ai cru que je n’arriverais pas à te tirer du lit pour le téléphone, tout à l’heure.

— J’ai trop bossé toute l’année, maintenant il faut bien que je récupère, affirma Laura avec son sourire le plus innocent.

— Tu t’es surtout couchée trop tard, j’ai vu la lumière quand je suis montée, à minuit passé.

La jeune fille mordit dans sa première tartine sans répondre.

— Au fait, j’ai remarqué le dessin sur ton bureau, en venant te réveiller. Il est très beau, ce voilier. Tu vas bientôt pouvoir exposer à Collioure, mon artiste chérie !

 

Comme toujours, sa mère exagérait. Le nom de Collioure était lié à des peintres comme Matisse, Derain et bien d’autres. Ses dessins à elle, même si elle en était fière, étaient nettement plus modestes !

Laura, qui était toujours gênée par les compliments sur son coup de crayon, mit le nez dans son bol puis évita le sujet. !

— Oui, c’est un bateau que j’ai aperçu hier soir, au milieu de la baie. Il est arrivé tout d’un coup. Un peu comme s’il était tombé du ciel, et il a disparu aussi vite. Il était vraiment très beau, esthétiquement parfait.

 

Sa mère n’y vit pas une anomalie. Pour elle, dont le père avait vécu en mer pour son travail et y avait péri, tous les plaisanciers qui naviguaient pour leur plaisir étaient un peu dérangés. Il ne fallait pas attendre de leur part des comportements cohérents.

Elle lança la conversation sur les examens d’Alex, dont elle savait déjà presque tout, puisqu’ils avaient discuté cinq bonnes minutes avant que la petite, comme elle l’appelait encore souvent, ne prenne la communication.

Laura lava son bol et sa cuillère, les rangea et fila dans sa chambre pour jeter un coup d’œil au dessin de la veille que sa mère venait de lui remettre en mémoire.

 

Elle accrocha la feuille au mur, alluma sa chaîne sur une compilation de ses chansons préférées, et s’installa en face sur son lit.

— Bravo, c’était tout à fait ça ! Tu as fait des progrès cette année, se félicita-t-elle à mi-voix.

La parfaite harmonie des lignes de la coque, le gréement élancé, les plis dans les voiles parfaitement ombrés et le mouvement de l’eau, tout y était.

Oui, mais il manquait quelque chose sur ce bateau, un détail qui agaçait son esprit, mais que la jeune fille n’arrivait pas à saisir. Elle avait la réponse tout près, elle la sentait à fleur de conscience, mais ne parvenait pas à la toucher.

Elle repassa dans sa tête toutes les images qui lui restaient de la goélette blanche, puis renonça. N’y pense plus, ça viendra tout seul, songea-t-elle en se levant.

 

Par la fenêtre, elle adressa un signe à son père qui attachait les plants de tomates à leur tuteur, au fond du jardin. Déjà, les premiers fruits jaunissaient et Laura comptait bien croquer le premier d’ici une dizaine de jours.

Son regard tomba sur le désordre de sa bibliothèque et elle redressa machinalement les livres.

Sa main s’arrêta sur un album de photos de grands voiliers. Libertad, le navire-école de la marine argentine, pavoisé en grand, faisait la première de couverture.

L’image de l’équipage dans la mâture du vaisseau blanc fit immédiatement surgir de sa mémoire le détail qui clochait. Durant tout le temps où elle avait observé la goélette, elle n’avait aperçu personne à bord.

 

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Marie vint la prendre vers quatorze heures avec sa Twingo. Les filles avaient quelques vêtements à acheter pour la saison chaude.

— Tu ne vas quand même pas passer tout l’été avec tes t-shirts qui datent du siècle dernier ! Tu as vu le petit haut que je portais mercredi ? Je t’emmène à la boutique où je l’ai trouvé. Ils vendent plein de fringues sympas et pas chères…

Laura ne voyait pas pourquoi elle ne mettrait pas encore les t-shirts qu’elle adorait, mais elle s’était laissée convaincre. Son amie avait raison, elle avait bien quelques achats à faire pour l’été.

Elle choisit deux minuscules débardeurs à fines bretelles, un nouveau maillot de bain, un short et une robe claire très légère. Le prix était abordable et compatible avec son budget serré d’étudiante.

À l’inverse de Marie, la jeune fille n’accordait pas trop d’importance à ses vêtements. Simple et discrète, elle se faisait plutôt remarquer par son sourire et ses yeux verts. Et ça lui convenait tout à fait.

 

Une fois leurs courses terminées, toutes les deux tombèrent d’accord pour rentrer par la corniche. Elles s’arrêtèrent au plus près de la mer, se baignèrent sur une plage déserte, et s’étendirent sur le sable. La peau claire de Marie, qui exigeait une couche de crème à chaque exposition aux rayons solaires, tourna vite au rouge. Il était temps d’aller se mettre à l’ombre.

Une demi-heure plus tard, Laura avait tartiné son amie de Biafine et elles se réhydrataient à l’eau glacée sous la véranda du jardin.

 

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Au coucher du soleil, utilisant son couteau de poche comme une machette en pleine jungle, elle taillait les jeunes pousses de ronces qui envahissaient l’abrupt sentier de sa cala préférée. Elle dégringola jusqu’au sable, se débarrassa de ses vêtements et s’enfonça dans la mer. Plus chaude qu’hier, songea-t-elle, mais c’est peut-être moi qui m’habitue !

 

Un pêcheur, qui venait de caler ses filets, disparut derrière le cap, traînant un sillage d’écume blanche. Une série de vagues courtes clapota contre la roche, puis le silence retomba. La baie était déserte, normal pour un jeudi soir en cette saison.

Elle plongea trois fois de son rocher habituel et regretta ne n’avoir pas emporté son masque et un morceau de pain. Les oblades nageaient autour d’elle dans les profondeurs. Elle adorait voir ces poissons voraces qui lançaient des éclairs d’argent se disputer les miettes qu’elle leur jetait, à quelques dizaines de centimètres de son visage immergé.

 

Mais le froid de l’eau commençait à la pénétrer et elle mit le cap sur la plage. Elle se redressa dès qu’elle eut pied et tourna la tête vers le large. Le foyer du phare venait de s’allumer à l’extrémité de Béar. Et à quelques encablures de la falaise grise, la goélette blanche était de retour.

Laura enfonça rapidement ses pieds dans ses chaussures, ramassa la serviette qu’elle jeta sur ses épaules et grimpa sur les rochers pour jouir d’une meilleure vue sur le bateau.

On apercevait une grande barre à roue sur l’arrière. Les cuivres étincelaient à chaque passage du faisceau lumineux. Les cordages étaient parfaitement lovés et accrochés en pied de mât. À la poupe, un panneau d’écoutille7 était ouvert, et un pavillon8 sans couleur pendait mollement sur sa hampe. Le tableau arrière9 n’était pas visible et elle ne put lire son nom.

Aucune lumière n’y brillait malgré la nuit qui tombait lentement. Aucun signe de vie à bord ne permettait de penser que le navire abritait un équipage.

La jeune fille redescendit en vitesse jusqu’à son sac récupérer le carnet à croquis qu’elle avait oublié. Quand elle se releva, le vaisseau avait à nouveau disparu sans laisser de trace.

 

 

3

 

 

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Alex arriva vers dix-huit heures avec sa Peugeot chargée à bloc. Même son siège passager avant était occupé. Il y avait sanglé, avec la ceinture de sécurité, l’unité centrale de son ordinateur. Toute sa vie d’étudiant tenait dans la 104 qu’il avait garée un peu en travers devant la porte.

— Le temps de décharger tout ça et on se retrouve là bas ? demanda-t-il à la jeune fille après un gros bisou affectueux.

— Je prends quelque chose à manger pour tous les deux, répondit Laura.

— D’accord, j’apporte des cerises du jardin, cria le garçon qui filait déjà vers sa voiture.

Avec Alex, tout semblait simple. Ce grand gaillard de vingt et un ans possédait un excellent caractère et une bonne humeur permanente. Les deux jeunes gens se connaissaient depuis toujours.

Ses parents avaient habité très longtemps à deux pas de la maison de Laura. Ils avaient joué ensemble dès qu’ils avaient su marcher, puis fréquenté les mêmes établissements, tout au long de leur scolarité.

 

Depuis quelques années, ils étaient séparés, lui à Toulouse et elle à la fac de Montpellier où elle préparait son concours pour entrer à l’IUFM et devenir institutrice. Mais leurs relations toutes fraternelles étaient tellement solides que cette distance n’avait rien changé.

À tel point que la mère de la jeune fille se demandait s’ils finiraient un jour par s’aimer pour de bon, se marier et lui donner des petits-enfants, ce qu’elle avait toujours espéré.

 

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Laura avait chargé son sac à dos de fromage et de charcuterie, pris une bouteille d’eau et fait un détour par la boulangerie pour récupérer une baguette.

Elle savait bien que le garçon n’arriverait pas les mains vides et aurait pillé cuisines et bar du restaurant de ses parents pour agrémenter le pique-nique. Mais elle connaissait l’appétit d’ogre de son ami. Il valait mieux prévoir large !

Elle appuyait son vélo contre un chêne-liège, quand le rugissement du scooter se fit entendre en contrebas. Alexandre avait dû laisser la voiture chargée à Banyuls, trop pressé d’aller se tremper dans l’eau fraîche.

— Viens, j’ai eu trop chaud à rouler aujourd’hui ! Faudrait qu’un jour ils pensent à planter des platanes aussi au bord de l’autoroute…

Il s’était jeté à l’eau après avoir dispersé ses vêtements tout au long de sa course, puis surpris par la fraîcheur de la mer, s’était redressé et attendait la jeune fille.

Ils avancèrent d’abord lentement, puis se défièrent dans une compétition effrénée vers leur plongeoir de la pointe.

 

Alex, qui était arrivé bon premier, tendit la main à Laura et ils s’assirent épaule contre épaule sur la roche plate.

— J’ai une surprise pour toi, dit-il avec un sourire malicieux.

— Moi aussi, enfin… peut-être, lui répondit la jeune fille en fouillant la mer des yeux.

— La mienne est dans mon sac, ajouta-t-il un peu surpris par le regard songeur que son amie promenait sur la baie.

— La mienne, peut arriver d’un moment à l’autre… mais plutôt à la tombée de la nuit, je crois, hésita-t-elle.

— Alors, allons tout de suite découvrir la première, je meurs de faim. Quel est le menu ?

Laura énuméra les victuailles qu’elle avait emportées en comptant sur les doigts comme un enfant, pour ne rien oublier. Alexandre approuva bruyamment et applaudit.

— Le premier qui touche la plage met le couvert, hurla-t-il en se relevant et plongeant brusquement.

— Sale tricheur ! cria-t-elle tout sourire, en le suivant de près.

 

Quand elle atteignit le sable, Alex avait déjà déballé la nourriture sur les galets en secouant le sac de Laura.

— C’est ça que tu appelles mettre le couvert ?

— Tu as fait des progrès depuis l’an dernier, tu nages presque aussi vite que moi et je n’ai pas eu le temps de finir, protesta-t-il en lui jetant sa serviette de bain. Sèche-toi et ferme les yeux jusqu’à ce que je t’