Claude Bernier

Compostelle - Chemin de

la Côte

 


 

© Claude Bernier, 2018

ISBN numérique : 979-10-262-1534-9

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Les Asturies

Ribadesella, 22 mai

Dans l’autobus qui nous amène de Madrid à Gijón, je songe aux pèlerins qui cheminent sur un chemin vers Santiago. Le temps est frais et maussade, mais il ne pleut pas. De bonnes conditions pour marcher.

 

Parti à 10h de Madrid, ce matin, notre autobus traverse d’abord les collines de la Sierra de Guadarrama avant de descendre dans la grande plaine de la Castille. Notre départ ne s’est pas fait en douceur. À la gare Chaumartin dès 8h, nous apprenons que le train démarre seulement à 14h pour la Côte et arrive à minuit à Gijón. Une heure inacceptable pour nous. Nous nous dirigeons vers la gare des autobus au nord de la ville. À notre arrivée, un policier nous informe qu’elle est fermée pour rénovation. Il faut se rendre à la Gare du Sud, à l’autre extrémité de la ville. Rendus là, nous sortons du métro juste à temps pour acheter notre billet et monter dans l’autobus. Le dernier siège nous est assigné, derrière deux jeunes amoureux qui vont se becqueter et se caresser durant tout le parcours, étendus presque sur nos genoux, ayant abaissé leur fauteuil au maximum. Ils sont si près que nous pourrions mettre la main à la pâte. Le pèlerin ne choisit pas son décor, il prend celui que le ciel lui envoie.

 

Vers 13h, nous entrons dans Burgos pour faire l’échange de passagers et prendre un dîner rapide. Et vers 17h30, notre transporteur entre enfin dans la gare de Gijón, la fin de son trajet. À la recherche d’un moyen de nous rendre à Ribadesella, nous nous heurtons d’abord à des portes closes. Puis, à 18h, nous apprenons que le train passe en soirée seulement, alors nous devons nous résigner à monter dans l’autobus régional qui s’arrête dans tous les petits villages. C’est quand même mieux qu’à pied. À 19h 30, nous arrivons finalement à deux pas de l’auberge juvénile Roberto Frasinelli.

 

Nous avions choisi Ribadesella comme point de départ de notre chemin pour diverses raisons. Cette petite ville, située sur le bord de la mer, met à la disposition des pèlerins le premier gîte de la province des Asturies. Construit juste à côté de la plage et de la très belle promenade qui longe la mer, cet ancien hôtel occupe un site exceptionnel au milieu de la baie sablonneuse. Nous y avions été très bien accueillis, l’an dernier, et nous voulions commencer ce chemin par un beau souvenir.

 

Au moment de notre arrivée, un seul autre pèlerin occupe un lit dans ce grand gîte de quarante places. L’hospitalière nous indique l’endroit où déposer nos bottes et vient nous montrer notre emplacement. Nous serons donc trois dans cette grande chambre de quatre lits. Nous faisons rapidement connaissance avec Joël, un pèlerin français qui habite à quelques kilomètres de la frontière belge. Dès 20h, nous nous dirigeons vers le restaurant pour partager un repas, mais surtout des souvenirs, car Joël arrive de Bayonne, en plus d’avoir parcouru, comme nous, les années précédentes, les chemins d’Arles et de Puy-en-Velay.

 

Ceux qui ont déjà fait un chemin de Compostelle savent à quel point ces rencontres entre pèlerins sont importantes. Après avoir marché toute une journée, souvent seul, le pèlerin solitaire espère trouver au gîte la personne avec qui il va pouvoir partager ses impressions de la journée. Ce n’est pas toujours facile. Plusieurs marchent seul, mais retrouvent un groupe en soirée. D’autres préfèrent maintenir leur solitude et se tiennent volontiers à l’écart. Mais à la fin du chemin, tous vous le diront : ce qui les a le plus marqué, ce sont les belles rencontres qu’ils ont faites, souvent spontanées, qui laissent toujours d’agréables impressions. La fraternité que l’on découvre sur ces chemins donne une qualité de vie, une chaleur humaine, que l’on retrouve rarement dans notre quotidien.

 

Ce soir, dans ce petit bar qui s’ouvre sur la mer, nous prolongeons notre conversation jusqu’à 22h30, heure limite pour retourner au gîte. Joël avait marché le plus souvent seul depuis Bayonne. Il ne faisait aucun doute qu’il était heureux de rencontrer des pèlerins avec qui il pouvait enfin échanger des anecdotes. Sans ostentation, en toute bonhommie, il nous a raconté ses chemins. Les lieux nous étaient familiers. Chacun ajoutait son souvenir, partageait les moments heureux. S’il existe un constat à la suite de ces rencontres, c’est bien le suivant : les moments désagréables quittent rapidement notre mémoire pour laisser toute la place aux souvenirs qui réchauffent encore le cœur.

 

De retour au gîte, notre chemin pouvait commencer. Nous étions remplis d’énergie, même si le voyage en autobus ne nous avait pas réjouis démesurément. Cet échange cordial rechargeait nos batteries pour les prochains jours. Nous avons convenu de nous lever tôt, le lendemain, pour partir du bon pied.

 

Au lever, ce matin, le soleil tente de percer les nuages. Nous nous arrêtons pour le petit-déjeuner au bar où nous avons soupé hier soir. Quelques touristes sont déjà attablés, mais la majorité des Espagnols ne se lèvent pas avant 8h. Nous avalons rapidement nos tartines, reprenons le sac pour profiter de la fraîcheur du matin.

 

Notre guide mentionne que nous devons suivre la longue promenade qui longe la mer, et avant la pointe rocheuse, tourner à gauche pour traverser le quartier résidentiel. Avec le soleil qui monte lentement à l’est et irradie la façade des luxueux petits hôtels, nous avançons dans un décor de lumière.

 

Les Espagnols ont eu le souci de bien protéger le front de mer. Dans les principales villes que nous avons traversées sur le Chemin côtier, les promenades sur le bord de l’eau étaient aménagées avec soin, respectueux de cet espace privilégié qu’offre une baie ouverte sur la mer. Les villes de San Sebastian, Laredo, Santader, Santoña, Portugalete et combien d’autres laissent de belles images dans notre mémoire. Grâce à la proximité avec l’océan Atlantique et aux petits villages de pêcheurs adossés aux falaises, le chemin côtier nous présente des paysages uniques, bien différents des autres chemins.

 

Ce matin, je laisse partir devant moi Roger et Joël, préférant m’attarder à contempler le paysage. La brise qui vient de la mer et le soleil qui se lève donnent le goût de profiter de cette belle matinée. Les premiers rayons qui éveillent la baie peignent d’une couleur rosée tous les objets qu’ils touchent.

 

À ma droite, sur le promontoire, une petite chapelle toute blanche brille dans la lumière. À ses pieds, en flanc de colline, un troupeau de moutons broute dans l’herbe humide et verdoyante du matin. La ville, encore endormie, s’éveille lentement, alors que, loin derrière, les Picos d’Europa, ces très hautes montagnes aux neiges éternelles, sont encore emmitouflés dans le brouillard. Sur la longue et large promenade, qui s’étire d’un promontoire à l’autre, en forme de demi-lune, le long de la mer, les mouettes célèbrent l’arrivée du nouveau jour. Tout au bout, sur un rocher qui s’avance vers la mer, dorment les vestiges d’une ancienne forteresse des Templiers. Ces chevaliers se donnaient la mission de protéger les pèlerins. Ils construisaient leurs châteaux forts en des lieux stratégiques pour veiller sur ceux qui empruntaient les chemins des longs pèlerinages. Aujourd’hui, les bâtiments ont disparu, seuls demeurent quelques murs de pierre. Accablés par la puissance les vents, inclinés vers le sol comme des moines en prières, de grands hêtres veillent sur les ruines couvertes de ronces.

 

Au moment où je quitte la mer et m’enfonce dans le quartier résidentiel, le silence règne encore. Seuls quelques chiens me saluent au passage. En délaissant les dernières maisons, une petite route grimpe rapidement pour s’élever sur le promontoire qui domine la mer. Sur une colline, à notre gauche, un mur d’enceinte entoure le grand monastère de San Esteban de Leces. Ce dernier est encore habité. On y trouve entre autre un gîte pour pèlerins, une église et un collège pour garçons, abandonné depuis à peine quelques années.

 

Ces monastères jalonnaient jadis toute la côte à l’époque de la piraterie. Les moines soldats qui construisaient ces forteresses cherchaient essentiellement à protéger la population. Quand le danger venu de la mer se faisait pressant, des milliers de personnes pouvaient y trouver refuge. C’est bien connu, les pirates mettaient le pied à terre pour trouver de la nourriture, se reposer de leur séjour en mer et capturer des filles qu’ils amenaient sur leur bateau, quitte à les jeter par-dessus bord après usage. Cette époque ne faisait pas dans la dentelle.

 

Malheureusement, ces oasis fortifiés sont disparus dans la majorité des cas. Les paysans ont pris les pierres pour construire leur maison, bon nombre de ces monastères étant abandonné après le départ des religieux. Souvent on peut apercevoir des restes de fortifications, mais dans la plupart des cas, les arbustes et les ronces recouvrent les fondations et camouflent toutes les traces du passé. Seuls les emplacements sont indiqués dans les livres d’histoire.

 

Pour le reste de la journée, le sentier suit le bord de la mer, alors qu’à notre gauche, les hautes montagnes, los Picos d’Europa, ne quittent jamais notre regard. En pleine campagne, nous apercevons pour la première fois les « horreos » typiquement asturiens, de vastes greniers, posés sur des pierres verticales et triangulaires. Ils sont différents de ceux que les pèlerins du Camino Francés découvrent en Galice, par leur forme en quadrilatère, leur dimension plus vaste et leur structure qui demeure identique à travers toute la province des Asturies. Ces bâtiments que l’on retrouve à proximité de chaque habitation font vraiment partie du paysage rural de cette région de l’Espagne.

 

Ces greniers qui devaient tenir à distance les rongeurs, une plaie au Moyen Âge, sont essaimés dans d’autres parties de l’Europe, notamment dans les pays du centre comme la Roumanie et la Bulgarie, mais également au Portugal et en Scandinavie. En Galice, ils étaient construits en pierre et ressemblaient souvent à de petites chapelles. Au cœur de l’Europe, certains sont même construits en osier tressé, alors qu’ici, dans les Asturies, leur construction est faite entièrement en bois. Il faut dire que ce matériau ne manque pas dans la région. Les forêts recouvrent la majorité des montagnes, spécialement celles de moins de 2 000 mètres d’altitude.

 

Avant d’entreprendre la montée, à travers champs, vers une colline qui donne une excellent vue sur la région, Joël nous quitte. Désireux de suivre le sentier qui longe la mer, après de chaudes accolades, il nous fait ses adieux. Nous ne nous reverrons sans doute plus, car il est un excellent marcheur, aguerri par les 500 km qu’il vient de parcourir. Une heure plus tard, assis sur le bord du sentier pour faire une pause, nous voyons arriver Joël derrière nous. Que s’est-il passé ? Le sentier sur le bord de la mer débouchait sur un marécage infranchissable. Il avait dû revenir sur ses pas. Le hasard du chemin ! Nous nous saluons une dernière fois, pour de bon, cette fois.

 

Sur la côte, les plages de sable alternent avec les falaises rocheuses. Deux petits villages, Vega et Berbés, ont fait leur nid dans une anse, protégée du vent, à quelques kilomètres l’un de l’autre. Le pèlerin accède à chacun d’eux par des escaliers rustiques qui descendent sur la rue principale donnant accès à un port où dorment quelques bateaux de pêcheurs. Les habitations, légèrement rénovées pour s’adapter à l’ère moderne, conservent leur aspect pittoresque venu du Moyen Âge.

 

Puis, juste avant d’arriver à la pointe rocheuse nommée La Isla, une presqu’île séparée du continent par une rivière en été, mais un torrent au printemps, nous longeons deux grandes plages, Arsenal de Moris et Playa de La Espana. Le sable fin attire sûrement les touristes durant la saison chaude, car de vastes terrains de camping sont aménagés à proximité. Lors de notre passage, l’endroit est désert; un troupeau de moutons se charge de la tonte du gazon autour des bâtiments.

 

L’an dernier, un peu plus tôt dans la saison, nous avions parcouru cette portion du chemin en compagnie de Marion, une jeune architecte de Brême, en Allemagne, que nous avions rencontrée au gîte de San Vicente de la Barquera. Elle nous avait quitté à l’entrée du pont sur la rivière, elle poursuivait son chemin jusqu’au gîte de Sebrayo. Cette année, nous franchissons la rivière, accompagnés seulement de nos souvenirs.

 

L’entrée dans le village de La Isla rappelle de bons moments : l’accueil des gens, une hospitalière sympathique et une rencontre mémorable en soirée avec des cyclistes venus de Hollande et de Pologne.

 

Comme il est à peine 13h à notre arrivée, nous nous arrêtons au bar pour prendre une bouchée. La dame se souvient encore de notre passage, l’an dernier. À la sortie, nous voyons arriver derrière nous un jeune homme chargé d’un gros sac. Il nous apprend qu’il est Belge, qu’il a parcouru le chemin de Puy-en-Velay à Santiago. Parti en février, il a marché tous les jours depuis son départ. Il compte rentrer chez lui à la fin de l’été, en parcourant le Camino del Norte à rebours. Au cours de l’après-midi, il nous en apprendra davantage sur les anecdotes vécues durant son long parcours. Pour l’instant, nous nous dirigeons tous les trois vers la maison d’Angelita. Comme à l’accoutumée, la vieille dame nous attend devant sa porte avec le sourire. Elle voit venir les pèlerins de loin, nous dit-elle. Après l’inscription, nous marchons derrière elle pour atteindre le gîte, 200 m plus loin. Toujours aussi bien tenue, grâce aux bons soins de cette amie des pèlerins, cette ancienne école primaire, bâtie à proximité de la plage, nous accueille fort bien.

 

Cependant, en femme d’expérience, Angelita garde les clés dans son tablier. Pour sortir ou entrer dans le gîte, si nous devons quitter les lieux, elle nous indique comment procéder pour passer par une fenêtre aménagée pour la circonstance. Un truc qu’elle nous avait expliqué l’an dernier, et nous nous empressons de lui montrer nos connaissances. Elle semble bien contente que nous ayons apprécié notre séjour et nous la remercions pour tout ce qu’elle fait pour les pèlerins. Elle dit commencer à se sentir fatiguée, d’autant plus que la reconnaissance de ses services est rarement soulignée. Nous nous quittons dans les meilleurs termes.

 

Comme c’est le cas depuis plusieurs jours, aux dires du jeune Belge, la pluie s’installe, nous obligeant à demeurer au gîte, un œil sur notre lessive qui ne sèche pas. Vers 16h, arrive une pèlerine en piteux état. Cette dame polonaise vient à peine de commencer son pèlerinage, mais après trois jours, elle songe déjà à y mettre fin. Comme elle parle un peu anglais, je l’aide à trouver un moyen de transport pour repartir pour la Pologne, le lendemain. Nous la verrons peu, car elle gardera le lit jusqu’à notre départ. Au moment de partir au restaurant, un couple d’Australiens entre dans le gîte, complètement au bout de leurs forces, nous disent-ils. Durant le souper, un orage très violent éclate soudainement : vents forts et pluie diluvienne. La propriétaire nous explique que la situation géographique du village, sa proximité avec les contreforts de los Picos d’Europa, est propice à ce genre d’événement. Les gens de la place y sont habitués, par contre, pour les pèlerins ou les touristes de passage, un tel déferlement de la nature fait souvent craindre le pire. Quand la pluie cesse, nous retournons au gîte où les autres pèlerins sont déjà au lit. Avec la petite lampe de poche, nous nous installons pour la nuit sans faire de bruit.

 

Au matin, le jeune belge et le cycliste partent dès 6h. De mon côté, déjà éveillé, j’attends que Roger se lève avant de ranger mes effets. La nuit sous la pluie a sans doute été bénéfique, dépassé 8h, je dois me résigner à le réveiller, si nous voulons parcourir une bonne distance, aujourd’hui. Après un bref petit-déjeuner au gîte, nous nous mettons en route une heure plus tard.

 

En quittant La Isla, nous savons que nous nous éloignons du bord de la mer pour deux jours. Pour une raison inconnue, le sentier fait un long crochet à travers les terres. Jusqu’à Villaviciosa, le marcheur traverse une région rurale, bien différente de celle des jours précédents, car le sentier vallonne entre de petites collines où les vergers en fleurs égayent le paysage. Nous sommes au pays des pommes et du cidre. Les vergers occupent rarement de larges étendues, par contre, chaque petite ferme possède le sien et des cidreries installées en coopérative affichent leur identité à chaque carrefour routier. La ville principale, Villaviciosa (ville vicieuse), a peut-être tiré son nom de la mauvaise réputation que l’on attribuait jadis à la région.

 

Mais tout d’abord, à quelques kilomètres de la mer, nous traversons Colunga, le chef-lieu administratif. Malgré le temps gris et le ciel couvert qui prévalent encore, nous sommes étonnés d’apercevoir autant de maisons aux couleurs très vives. Les belles grandes maisons asturiennes sont peintes en bleu foncé, rouge vin et mauve. Des teintes qui surprennent au premier regard. Il faudra s’y faire, car dans les Asturies, la coutume veut que les maisons soient éclatantes de couleur, peut-être pour compenser pour le ciel gris qui couvre la côte toute la saison hivernale. Nous nous arrêtons pour le premier café de la journée et achetons un sandwich à manger sur le bord de la route, plus tard.

 

À la sortie de la ville, sur une colline, un ancien monastère a connu bien des transformations. La chapelle dont la structure extérieure a survécu au changement, s’est transformée, à l’intérieur, en un lieu d’accueil fort différent : une grande salle à manger au rez-de-chaussée et des chambres d’un hostal, au premier étage. Ce qui étonne : l’édifice a conservé sa façade d’église et son clocher. Difficile de dire si les deux cloches bien en vue sonnent régulièrement pour appeler les fidèles à la messe dominicale. Les autres édifices, en pierres des champs, ont maintenu leur cachet antique, même utilisés comme bâtiments de ferme.

 

À quelques kilomètres de là, le village de Pernús, cité dans les livres d’histoire, a perdu de sa notoriété. Complètement abandonné, il n’accueille maintenant que vaches et moutons. Quelques fondations en pierre des champs témoignent encore de son passé glorieux. Les guerres, les épidémies et l’usure du temps ont profondément modifié le paysage des pèlerins aux cours des années. Il ne faut pas l’oublier, nous cheminons sur des sentiers qui ont des milliers d’années d’existence. Ce qui fait l’originalité de ce chemin.

 

Le village de Priesca a connu un meilleur sort. Sa magnifique petite église demeure l’un des temples préromantiques les plus connus et les plus visités de la province des Asturies. Construite en 921, à l’époque du roi Alfonso III, elle est considérée comme un modèle de ces petits sanctuaires ruraux parsemés à travers le pays. Les gens du village en prennent un soin jaloux et la décoration intérieure fait foi de leur intérêt pour leur église. Comme bien des édifices religieux, elle a subi des dégâts lors de la guerre civile de 1936-39. Mais il faut être connaisseur pour retracer les marques de détérioration.

 

À notre arrivée devant le portique, la porte entrebâillée nous paraît une invitation à y entrer. Une dame y fait l’entretien, à l’intérieur. Généralement, l’édifice n’ouvre ses portes que pour les moments de culte. D’abord intimidée par notre présence, la dame, en apercevant nos gros sacs, nous fait signe de nous approcher pour examiner les décorations à notre guise. Comme en Estrémadure, les statues, richement habillées, portent des vêtements en tissu, confectionnés avec minutie. Nous remercions la dame et quittons les lieux sans nous attarder davantage.

 

Peu après nous arrivons devant l’albergue de Sebrayo où Marion a dormi l’an dernier. L’endroit est presque désert. Deux maisons de ferme encadrent la vieille école primaire, ouverte maintenant aux pèlerins. Pour coucher ici, il aura fallu apporter souper et déjeuner depuis la ville de Colunga. Tout un contrat pour de vieux pèlerins qui aiment bien prendre l’apéritif et accompagner le repas d’une bonne bouteille de rouge.

 

À deux pas de l’école, l’intersection qui sépare les deux chemins, le Camino Primitivo et le Camino de la Costa, est clairement indiquée : le premier va vers Oviedo, et l’autre vers Gijón. Cependant, désireux de trouver un endroit agréable pour souper et dormir, nous poursuivons notre route vers Villaviciosa, sachant qu’il sera possible, à la sortie de cette ville, de prendre la direction de la côte. Nous continuons avec confiance, espérant trouver une chambre à l’Hostal Sol, comme l’an dernier.

 

En entrant dans la ville, nous apercevons deux pèlerines, Arlette et Thérèse, qui viennent de la Bretagne. Attablées devant un bar, elles prennent un café, leur gros sac à côté d’elles. Depuis notre départ, nos pas se croisent tous les jours. Voulant en savoir davantage sur leur chemin, nous nous assoyons un instant à leur table.

 

Parties de Bretagne à la mi-avril, elles suivent les mêmes étapes que nous, ou à peu près. Elles parcourent le chemin au complet, mais le soir, le mari d’Henriette, qui les a suivies toute la journée avec son motorisé, les attend dans un camping qu’elles ont choisi, la veille. Ces deux dames de notre âge font preuve d’un courage et d’une détermination qui suscite notre admiration. Ni le vent, ni la pluie ne les arrêtent. À chacune de nos rencontres, leur figure rayonnante et la joie qui les anime est un véritable stimulant.

 

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