Claude Bernier

Compostelle - Chemin

portugais

 


 

© Claude Bernier, 2018

ISBN numérique : 979-10-262-1536-3

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Coimbra, vendredi, 22 mai 2009

 

En cet après-midi de mai, une petite bruine descend lentement sur la ville de Coimbra, au Portugal, nous enveloppant dans un manteau de tristesse qui sied bien à notre état d’âme. Roger, mon ami belge, assis devant une petite table, sirote une bière à mes côtés. Silencieux, le regard qui s’étire vers la mer, droit devant nous, il songe. Je le crois déjà parti sur le chemin. Ce matin, dans le train qui nous amenait de Porto à Coimbra, nous avons à peine échangé quelques informations. Nos yeux s’imprégnaient du paysage que nous allions traverser, à rebours, durant les prochains jours. Demain, à l’aube, nous chausserons les bottes, ramasserons le sac et d’un coup vif du bras droit, nous le hisserons sur nos épaules. Un geste que nous avons répété plus de mille fois, déjà. De fait, au petit matin, nous partirons pour notre sixième chemin de Compostelle.

 

 

Coimbra était déjà connue à l’époque romaine et portait le nom d’Aeminium. À mi-chemin entre Porto et Lisboa (Lisbonne), son port de mer s’ouvrait sur l’océan Atlantique et offrait un accès facile aux bateaux de pêcheurs et aux navires marchands. Adossée à une région agricole, elle connaissait la prospérité, grâce surtout à son commerce et aux transports de denrées. À plusieurs endroits dans la ville, des vestiges de ce passé glorieux sont encore bien visibles.

 

Après un léger dîner sur la terrasse, malgré la pluie qui menace constamment, nous décidons de monter sur le plateau le plus élevé pour visiter l’université. Fondée en 1290 par le roi Dinis I, elle est l’une des plus anciennes et des plus célèbres universités de l’Europe. Avec ses vingt bâtiments anciens, elle occupe tout le plateau qui domine la ville.

 

Du haut du belvédère de l’université, nous avons une vue magnifique sur toute la ville. Celle-ci est construite en trois paliers : l’université occupe tout le plateau au sommet. En flanc de coteaux, les grandes maisons patriciennes, les habitations pour étudiants et les hôtels. À leurs pieds, les rues commerciales, les bureaux administratifs et de nombreux couvents occupent un premier espace plat et s’inclinant vers l’océan, les quartiers populaires et les centres d’habitations. Le fleuve Mondego qui descend des montagnes de la Sierra Estrella coupe la basse ville en deux et se prolonge au loin jusqu’à l’océan Atlantique.

 

En fin d’après-midi, quelques rayons de soleil percent les nuages encore bien présents, créant des jeux de lumière sur le fleuve Mondego qui coule bien paisible à nos pieds. La ville nouvelle s’étend des deux côtés du fleuve, une ville aux allures modernes, qui s’est construite le long des deux rives.

 

Nous profitons de notre temps libre pour visiter l’université, vidée de ses étudiants en ce moment de l’année. Chacun de notre côté, nous circulons d’un bâtiment à l’autre, le plus souvent en silence, laissant le Chemin s’installer lentement en nous. Les salles en forme d’amphithéâtre ont conservé leur cachet d’autrefois. Partout, des bustes des grands hommes qui ont marqué l’histoire du Portugal ornent les couloirs sombres.

 

Puis, nous descendons vers la cathédrale qui ressemble à une forteresse avec ses petites fenêtres en forme de meurtrières et ses créneaux qui entourent le clocher. Le parcours des rues piétonnières, étroites et très anciennes, permet de nous mêler aux Portugais et de découvrir petit à petit leur vie de tous les jours. En ce samedi après-midi, la Rua Ferreira Borges, la grande rue piétonne et commerciale, est remplie de gens venus faire leurs emplettes, alors que d’autres flânent tout simplement, les regards souvent tournés vers les boutiques de chaque côté.

 

À son extrémité, la Praça do Comercio, la grande place du marché, accueille aujourd’hui les maraîchers de la région venus vendre leurs légumes. Ils doivent partager ce vaste espace avec d’autres marchands ambulants qui exposent leurs marchandises sous des abris de fortune. Cette coutume semble familière aux gens de la ville, car il y a tellement de monde qu’il est difficile de s’y frayer un passage.

 

Le décor d’une grand ville plaît rarement au pèlerin solitaire qui préfère les grands espaces de la campagne, mais pour nous, en ce moment, c’est le meilleur moyen de laisser vagabonder notre imagination, de faire la transition entre notre univers quotidien et ce qui nous attend au cours des prochains jours.

 

Notre exploration de la ville terminée, nous revenons vers l’hôtel pour jeter un dernier coup d’œil sur nos notes de voyages, et à 20h, nous descendons dans une ruelle où les premiers restaurants viennent d’ouvrir leurs portes. Nous entrons dans un établissement chinois dont la devanture nous plaît bien. Après avoir dégusté un plat assorti, nous quittons les lieux et, sans plus tarder, nous regagnons notre chambre pour préparer notre sac afin d’être prêts à partir, tôt le lendemain, pour notre sixième chemin.

 

Après une nuit bien paisible, nous hissons le sac sur nos épaules et quittons l’hôtel. Encore ce matin, le temps est maussade et une douce bruine descend sur la ville. Sur la place du marché, un bar a déjà ouvert ses portes. Nous en profitons pour prendre un léger petit-déjeuner. Puis nous rejoignons la basse ville en traversant le ponte Santa Clara sur le fleuve Mondego où nous retrouvons les balises qui vont nous permettre de sortir de la ville.

 

Dès que nous avons dépassé la station des trains où nous sommes descendus hier, le Camino emprunte un sentier le long de la voie ferrée. Ce chemin existe depuis des millénaires. Il s’agit de l’ancienne voie romaine, numéro XIX, qui reliait Lisbonne, Coimbra, Porto, Braga et se rendait jusqu’au port de Padrón en Galice. Cette voie romaine était la plus ancienne et la plus fréquentée de la Lusitania, la grande province romaine à l’ouest de la péninsule ibérique.

Quand nous avons parcouru la Via de la Plata, en 2004, de Séville à Astorga, nous avons cheminé en parallèle avec la voie romaine numéro XXIV, nous contentant de l’emprunter pour le tiers du parcours. Cette voie était postérieure à celle que nous allons suivre. La construction de la Via de la Plata avait été entreprise sous Jules César et complétée vers la fin du règne de l’Empereur Auguste (30 apr. J.-C.) et reliait alors le port de Cadix à Oviedo, au nord de l’Espagne. Les empereurs Vespasien et Trajan, qui étaient nés tous deux à Italica, au nord de Séville, avaient donné des lettres de noblesse à cette route en bâtissant quelques villes importantes, dont Caceres et Caparra. De cette dernière, malheureusement, il ne reste que des ruines. Elle aurait été saccagée au Ve siècle par les Vandales, un peuple barbare qui détruisait tout sur son passage, et n’aurait jamais été reconstruite.

La route dont nous allons parcourir un tronçon aujourd’hui existe depuis plus de deux mille ans. Construite entre les années 80 et 60 av. J.-C., cette route avait l’avantage d’être sur le bord de l’océan Atlantique et de relier de grands ports de mer. Elle permettait de faire circuler les marchandises arrivées par bateaux, le principal moyen de transport, à l’époque. Cette voie romaine, nous allons la suivre et l’emprunter à maintes reprises jusqu’aux portes de Santiago.

Pour sortir de Coimbra, le sentier longe la Rua Cidade Aeminium, une rue au nom très évocateur, quand on connaît les origines de la ville. Dès qu’on arrive au second pont qui traverse le fleuve, le sentier part vers le nord et quitte définitivement la vallée du Montego et s’élève vers une colline imposante, la Cioga do Monte. À son point le plus élevé, une chapelle consacrée à Santa Luzia, domine les environs et sa position privilégiée offre une vue magnifique sur la campagne portugaise. Tout autour de nous, d’immenses jardins s’étendent à perte de vue. Une dizaine de villages, éparpillés çà et là au milieu de ces jardins, se rejoignent par de petites routes, le tout formant un ensemble très dense. Voilà le paysage portugais que nous allons voir tout au long de notre parcours. Les formes vont varier légèrement, les collines donnant la réplique aux vallées, mais partout d’immenses jardins, des villages qui s’échelonnent le long des routes et, si on élève un peu le regard, les clochers des églises paroissiales émergent à peine de ce paysage bucolique.

Vers 10h, la pluie a cessé et les premiers rayons de soleil se font sentir. Un chemin de terre serpente à travers une série de collines, le sentier idéal pour vraiment entrer avec aisance dans l’atmosphère du Chemin. À Ademia de Baixo, nous déposons le sac pour un café. Ce trajet nous plaît bien. Malheureusement, à la sortie du bar, nous retrouvons l’asphalte. Nous devons marcher le long d’une route qui relie trois villages assez rapprochés, Adoes, Sargento Mor et Santa Luzia, avant de retrouver un sentier dans une forêt de pins, qui débouche sur une plaine, en pleine campagne.

Au creux de la vallée, le sentier s’enlise dans un marais et trouve difficilement son tracé au milieu de grands roseaux qui se rejoignent à leur sommet, formant un immense tunnel. Nous devons à la fois surveiller nos bottes pour qu’elles ne s’enfoncent pas trop dans la boue et percer le tunnel dans la bonne direction car, dans ce labyrinthe, les sentiers se croisent et prennent toutes les directions. Quand nous apercevons le village de Lendiosa devant nous, nous laissons sortir un soupir de soulagement, rassurés d’arriver au bon endroit. À l’entrée du village, un abribus sert de refuge et permet de nous arrêter pour faire le point et grignoter quelques fruits séchés.

Dans quelques kilomètres seulement, nous pourron atteindre Melhalda, une ville de moyenne importance, où nous espérons trouver un endroit pour manger et pour dormir. À l’entrée de cette agglomération, des aménagements routiers récents ont fait disparaître toutes les balises. Nous entrons donc par le pont parallèle à celui de la voie ferrée et tentons de rejoindre le centre de la ville. Comme la route principale contourne maintenant les bâtiments anciens, les repères sûrs s’avèrent difficiles à trouver. Au coin d’une rue, attendant la lumière verte, je me risque à demander à une dame, en portugais, si elle connaît la Pensea Castela, une petite pension où nous aimerions aller dormir. Quelle n’est pas ma surprise de comprendre sa réponse, remplie d’informations précises : au deuxième carrefour, à gauche, à deux pas de la vieille église dont nous voyons déjà le clocher qui pointe au-dessus des habitations.

Cependant, nous n’avons pas mangé encore et ma montre indique plus de 14h. Nous revenons sur nos pas, car nous avons aperçu un restaurant. À cette heure, l’établissement est rempli presque complètement. Les Portugais ont l’habitude de manger au restaurant, le dimanche midi, après la grand-messe. Une petite table est libre au centre. Nous déposons nos sacs parmi les chaises pour bébé et nous demandons de nous y asseoir. Une dame nous fait un signe de la tête que nous jugeons affirmatif. Durant le repas, un jeune couple de Français entre dans le restaurant, toutes les tables étant occupées. Nous leur faisons signe de venir s’asseoir avec nous.

Ils nous racontent qu’ils viennent de Fatima et qu’ils marchent quelques jours avant de retourner à Lyon. Ils nous informent qu’ils sont entrés dans la pension où nous voulons aller, et devant l’état des lieux, ont décidé d’aller coucher à l’hôtel. Une telle décision ne nous rassure pas trop. Malgré tout, après le repas, nous décidons d’aller voir à notre tour.

Le bâtiment n’est pas neuf, la chambre porte les marques d’une longue carrière, mais l’endroit nous convient. Nous déposons le sac. Comme nous sommes seuls dans l’établissement, nous pouvons disposer de la salle de bain pour la douche et faire la lessive. Le vieux couple qui nous a accueillis manifeste beaucoup d’empressement à nous aider et s’offre même à nous servir le petit-déjeuner à l’heure qui nous convient, le lendemain matin. Quoi de mieux !

En 2001, au verso d’une image de la Vierge Noire que l’évêque de Puy-en-Velay nous remettait à la fin de la messe des pèlerins, à 7h du matin, une petite phrase en disait long : Le pèlerin ne demande rien, n’exige rien, il prend ce qu’on lui donne. Cette idée, j’ai voulu la faire mienne dès que je suis devenu pèlerin. Je le croyais alors, et je le crois toujours, c’est la meilleure attitude pour aborder une situation nouvelle sans craindre d’être déçu.

Les gens qui regardent cheminer les pèlerins nous disent parfois : « C’est épouvantable les conditions dans lesquelles vivent ces marcheurs. » Une telle affirmation ne semble pas tout à fait refléter la vérité. Il arrive que nos situations présentent peu d’attrait pour le touriste qui recherche à moindre coût des hôtels à cinq étoiles. C’est vrai que le pèlerin se contente souvent de beaucoup moins : un bon repas, un lieu pour dormir convenable et un environnement agréable.

Le pèlerin est avant tout sensible à l’accueil des gens. Prenons aujourd’hui par exemple. Nos hôtes n’ont que cela à nous offrir, et ils le font avec une telle gentillesse et dans la plus grande simplicité, cela vaut bien une chambre d’hôtel dépouillée de toute forme d’originalité. L’attitude des personnes que nous rencontrons prime sur tout.

Que ferions-nous d’une chambre impeccable, d’un plancher couvert d’une belle moquette rose mur à mur qui risquerait d’effrayer nos grosses bottes parfois boueuses, nos vêtements sales et notre linge à sécher ? Dans une chambre qui porte les marques d’un long vécu, nous nous sentons plus à l’aise. Nous respectons quand même les lieux qui nous sont si gentiment prêtés, nous efforçant de ne rien briser, de ne rien salir, mais il faut pourtant préparer notre linge pour le lendemain.

Le pèlerin recherche avant tout le sourire des gens, la qualité de l’accueil plutôt que le confort matériel. Quand on voit que nos hôtes font tout pour nous accommoder, comment ne pas leur rendre la pareille. Au fur et à mesure qu’il avance, le pèlerin apprend à se contenter d’un minimum raisonnable. D’ailleurs, l’échelle de nos valeurs se crée dans notre tête, c’est à nous de mettre l’essentiel à la bonne place.

À l’heure du souper, plusieurs établissements sont fermés le dimanche soir. Nous devons faire le tour du quartier avant de trouver un petit bar qui peut nous servir une assiette. Cette fois encore, les jeunes Français viennent nous rejoindre. Ils nous apprennent qu’ils n’ont pas trouvé un hôtel qui convenait à leur budget et sont revenus à notre pension. Nous serons donc quatre pèlerins, les seuls visiteurs, ce soir-là, à dormir à la Pensea Castela.

Dès que nous sommes au lit, nous faisons un triste constat: les cloches de la vieille église juste à côté de nous sonnent à pleins poumons les heures et les demi-heures. En fait, ce ne sont pas les véritables cloches qui émettent ces sons, mais un haut-parleur, placé dans le clocher, qui reproduit les sons enregistrés antérieurement. L’astuce ne nous sourit pas davantage. Le bruit est tellement fort que les bouchons dans nos oreilles ont très peu de succès. Quelle nuit difficile ! Au matin, nous nous promettons de surveiller la situation et d’éviter la proximité des églises, à l’avenir. Dès que nous descendons au premier étage, la vieille dame qui nous sert le petit-déjeuner, nous apprend que les jeunes sont partis avant nous sans manger. Nous ne les reverrons plus. Nous prenons le temps de bien nous nourrir, car vingt-cinq kilomètres nous attendent pour la journée.

puncho